Contestation anti-Béchir au Soudan: une foule en liesse avant une annonce “importante” de l’armée

“Le régime est tombé”: convaincue de l’imminence de la chute du président Omar el-Béchir, une immense foule de Soudanais est rassemblée jeudi dans le centre de Khartoum, dans l’attente d’une “déclaration importante” promise par l’armée à la télévision officielle.

La TV nationale a interrompu jeudi à l’aube ses programmes pour diffuser en boucle des chants patriotiques et militaires. "Importante annonce des forces armées sous peu", pouvait-on lire sur un bandeau figé en bas d’écran. Cette annonce n’a pas été suivie d’effet depuis.

Le puissant service de renseignement au Soudan (NISS), fer de lance de la répression des manifestations qui secouent le pays depuis décembre, a en revanche fait état de la libération de tous les prisonniers politiques du pays, selon l’agence officielle Suna.

Même si l’annonce de l’armée n’a toujours pas été faite en début d’après-midi, les Soudanais veulent croire que le sort du président Béchir, 75 ans et porté au pouvoir il y a trois décennies par un coup d’Etat, est déjà scellé.

"Le régime est tombé, le régime est tombé!", scandent les milliers de manifestants qui campent depuis samedi devant le QG des forces militaires et brandissent des drapeaux soudanais.

"Béchir est parti! Nous avons réussi!", a écrit pour sa part sur Twitter Alaa Salah, l’étudiante devenue "l’icône" du mouvement.

Le centre de la capitale, au sud du QG, a au gré de la matinée été envahi par une foule immense, selon un journaliste de l’AFP. Les manifestants se prennent dans les bras, brandissent des drapeaux soudanais et échangent des friandises.

Pour le sixième jour consécutif, des milliers de manifestants déterminés sont eux rassemblés devant le siège de l’armée, qui abrite aussi le ministère de la Défense et la résidence officielle du président Béchir.

Des femmes regroupées devant ce site lancent des youyous et scandent des slogans anti-Béchir.

L’armée est déployée dans de nombreuses rues de la capitale, ainsi que des membres du groupe paramilitaire des Forces de soutien rapide.

En matinée, des soldats ont mené un raid à Khartoum dans les locaux du Mouvement islamique, la branche idéologique du Parti du Congrès National (NCP) du président Béchir, selon des témoins.

Mercredi soir, le NCP avait reporté sine die un rassemblement de soutien au chef de l’Etat prévu jeudi à Khartoum.

Des foules sont aussi rassemblées dans les villes de Madani, Gadaref, Port-Soudan, Al-Obeid et Kassala, brandissant des drapeaux soudanais.

A Khartoum, les meneurs du mouvement ont appelé la foule à "ne pas attaquer quiconque ou les biens gouvernementaux et privés". "Quiconque fera ça sera puni par la loi. Notre révolution est pacifique, pacifique, pacifique", a déclaré l’Alliance pour la liberté et le changement dans un communiqué.

Mais des manifestants ont mené un raid dans un bâtiment du NISS à Kassala (est), selon des témoins. L’un d’eux a indiqué à l’AFP par téléphone que le raid était survenu après le refus d’officiers de relâcher des prisonniers détenus là-bas.

Il n’a pas été possible de déterminer si l’attaque a eu lieu avant ou après l’appel à la retenue des responsables du mouvement de contestation.

Une attaque similaire a été menée à Port-Soudan (est) par des manifestants antirégime, selon des témoins. Là encore, l’ordre des événements n’est pas établi.

Des milliers de Soudanais réclament sans interruption la démission du président Béchir depuis plusieurs jours, et réclament l’appui de l’armée.

Déterminés, ces manifestants ont défié toute la journée de mercredi le régime devant le QG de l’armée, dont les intentions, tout comme celles de la police, restent à confirmer.

"Nous attendons de grandes nouvelles. Nous ne partirons pas d’ici tant que nous ne saurons pas ce que c’est", a indiqué à l’AFP un manifestant devant le QG de l’armée.

"Nous en avons assez de ce régime. Trente ans de répression, de corruption, d’abus de droits. C’est assez", a-t-il poursuivi.

Depuis samedi, les manifestants ont essuyé à plusieurs reprises les assauts du NISS, qui a tenté en vain de les disperser à coups de gaz lacrymogène, selon les organisateurs du rassemblement.

Mardi, 11 personnes dont six membres des forces de sécurité ont été tuées lors de manifestations à Khartoum, a rapporté mercredi le porte-parole du gouvernement Hassan Ismail, sans préciser les circonstances de leur mort, d’après l’agence Suna.

En tout, 49 personnes sont mortes dans des violences liées aux manifestations depuis que ces rassemblements ont commencé en décembre, de sources officielles.

Agitant des drapeaux nationaux et entonnant des chansons révolutionnaires, les contestataires ont appelé l’armée à rejoindre leur mouvement de contestation, né en décembre mais qui a connu un net regain de mobilisation samedi.

"Il semble que la police soit avec nous aussi", a estimé mercredi un manifestant.

Mardi, la police avait annoncé avoir ordonné à ses forces de ne pas intervenir contre les contestataires.

Concernant les militaires, le général Kamal Abdelmarouf, chef d’état-major de l’armée, avait précisé lundi que celle-ci continuait "d’obéir à sa responsabilité de protéger les citoyens".

L’étincelle de la contestation a été la décision du gouvernement de tripler le prix du pain le 19 décembre.

A travers le pays, des citoyens soudanais ont appelé au départ de M. Béchir. Le président a tenté de réprimer la contestation par la force, puis a instauré le 22 février l’état d’urgence à l’échelle nationale.

Mardi, des capitales occidentales ont appelé les autorités à répondre aux revendications "d’une façon sérieuse".

Le pouvoir doit proposer "un plan de transition politique crédible", ont écrit les ambassades des Etats-Unis, du Royaume-Uni et de la Norvège dans un communiqué conjoint à Khartoum.

Et mercredi, Washington a exhorté le pouvoir "à respecter les droits de tous les Soudanais à exprimer leurs doléances pacifiquement".

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