Al Adl Wal Ihssane, une Jamaa née dans l’amertume

« La déception ne vient jamais des autres, elle n’est que le reflet de nos erreurs de jugements », pour reprendre le propos marqué du bon sens d’un anonyme. Cumulant les déceptions au sein de la Tareqa Boutchichia dont il était disciple, Abdeslam Yassine crée sa propre Jamaa. Son organisation est politique et sa doctrine basée sur l’instauration d’une « société islamique authentique », un califat.

L’idée de Abdeslam Yassine de fonder sa propre Jamaa (communauté) en 1973 est née de l’immense désillusion qui fût la sienne de ne pouvoir succéder à Cheikh Hajj El Abbas, leader spirituel de la puissante Tareqa Boutchichia. Abdeslam Yassine, lui-même alors disciple de la confrérie de Madagh (environs 70 kms au Nord de Oujda), pensait avoir atteint l’élévation spirituelle suffisante et avoir le cœur assez grand pour être capable de succéder au charismatique Hajj El Abbas. Mais avant de mourir, celui-ci lègue « le siir », le secret par lequel son successeur est jugé apte à diriger la confrérie soufie, à son propre fils Cheikh Sidi Hamza.

Après la période de deuil, nous raconte un disciple, témoin de ces évènements, Abdeslam Yassine demande à être reçu par le nouveau leader de la confrérie pour proposer une organisation différente de la Zaouiya, qu’il présente comme une « modernisation ». Cheikh Sidi Hamza l’écoute, mais rejette les propositions de Abdeslam Yassine, considérant que le modèle préconisé par l’ancien instituteur s’apparentait à celui d’un parti politique qui éloignerait  la confrérie de sa mission qui consiste à accompagner les croyants dans leur parcours spirituel.

Une organisation politique structurée pour une « société islamique authentique »

Le rejet de ses propositions fût la déception de trop pour Abdeslam Yassine qui préféra alors quitter la confrérie Boutchichia pour créer sa propre communauté. L’homme se sent investi d’une mission et pense être un « élu de Dieu » qui doit défendre l’instauration d’une société « islamique authentique ». Seulement, l’Islam qu’il préconise n’est pas celui de la voie soufie de Madagh.

Abdeslam Yassine emprunte en effet le chemin de celui qui caractérise les organisations politiques structurées qui veulent prendre le pouvoir pour mettre en place leur propre régime. Pour y parvenir, il lui faut d’abord recruter des disciples en se gardant bien, en tout cas au début, de parler ouvertement de ses ambitions politiques.

Sa méthode de recrutement est très simple, raconte un ancien adepte de la Jamaa : être visible et s’activer partout, dans le moindre quartier, dans les écoles, les mosquées évidemment, les universités et jusque dans les marchés avec un prosélytisme très offensif qui présente la particularité de n’exiger aucune condition spéciale pour assister à une séance de prédication (Jalssa) ou à une veillée religieuse. Il suffit juste d’être l’ami d’un membre pour devenir à son tour partie intégrante du mouvement et ensuite d’opérer la même démarche auprès de ses propres cercles amicaux pour y détecter des profils à enrôler.

« L’Islam ou le déluge », devant un Occident dont l’influence est jugée «pernicieuse »

C’est la lettre « l’Islam ou le déluge » adressée au Roi Hassan II en 1974 qui donnera au prédicateur une certaine notoriété. Il y critique longuement l’Occident et son « influence pernicieuse » dit-il, et contre laquelle il prône une renaissance islamique, ne se contentant pas de fustiger le Roi mais aussi les intellectuels arabes un peu trop « occidentalisés » à son goût.

« Balaie les partis politiques et viens qu’on s’assoie ensemble : toi, moi et l’armée », écrit-il au Roi défunt. Cette lettre lui vaudra d’être interné en asile psychiatrique pendant 42 mois et par la suite d’être assigné à résidence pendant 11 ans.

La Jamaa affirme alors vouloir investir la société marocaine non pas en exerçant une quelconque autorité par la contrainte mais essentiellement par « l’éducation ». Elle se dit non violente et déclare rejeter le système politique existant, du fait notamment que le Roi est chef religieux, Commandeur des croyants. Rien d’étonnant à ce que l’ancien instituteur conteste au souverain marocain son titre de guide spirituel (faisant mine d’oublier au passage que le souverain est descendant du prophète), si l’on considère que Abdeslam Yassine se voit lui comme un “élu de Dieu”, un être capable de « visions » prophétiques et qui aspire au pouvoir suprême à travers l’instauration du califat.

Il s’émerveille devant La république islamique d’Iran, shiite, la qualifiant d’ « épopée »

Dans son livre la « Sunna d’Allah », Abdeslam Yassine nous indique en page 170 les modèles qui suscitent son admiration : « l’épopée de la révolution iranienne, le jihad majestueux des Afghans, la résistance islamique au Sud du Liban et les soulèvements des mouvements islamistes sont autant d’exemples de la vraie identité musulmane recouvrée ». Le prédicateur magnifie auprès de ses disciples le modèle iranien, et dans une sorte de cohérence qui allie idéologie et action, le Hezbollah soutenu par Téhéran dans le Sud Liban, qui reflète également à ses yeux cet idéal révolutionnaire.

S’il était toujours de ce monde, l’aveuglement ferait sans doute oublier à Abdeslam Yassine que les Ayatollahs ont installé une dictature. Assis sur les troisièmes réserves mondiales de pétrole, le pays s’est appauvri et vit dans l’isolement. Le bilan du premier régime islamiste de l’ère moderne n’est guère glorieux et la suprématie du théocratique sur le politique a montré toutes ses limites avec 40% de la population qui vit sous le seuil de pauvreté, tandis que les élites cléricales se vautrent dans le luxe, gavant au passage le Hezbollah, le régime de Bachar El Assad et les milices chiites irakiennes. Le pays a tout simplement perdu 40 ans sur le plan économique et toute manifestation est réprimée dans le sang, pendant que les gardiens de la révolution veillent à une stricte soumission à la charia, que la corruption paralyse le pays et que un tiers des jeunes est sans travail. C’est la révolution du grand désenchantement… Mais c’est là une autre histoire.

Abdeslam Yassine fasciné par les frères musulmans d’Egypte

Reprenons celle de Abdeslam Yassine qui trouve également dans le modèle des Frères musulmans d’Egypte de l’inspiration. Il reprend en effet les contours de la même trajectoire que Hassan El-banna, le fondateur avec lequel il partage plusieurs points communs, en plus de celui d’avoir été instituteur comme lui. Ils ont tous deux une même fascination pour le pouvoir et partagent l’idée selon laquelle il faut gouverner par l’Islam, avec un référentiel religieux moralisateur omniprésent à partir duquel Il s’agit de mettre en place un cadre doctrinal strict pour réglementer les faits et gestes de chacun des membres de la communauté. L’islam serait donc la solution pour asseoir une autorité politique, celle du califat. C’était le but ultime que caressait également Hassan Al-Banna.

Pour Al Adl Wal Ihssane, reconnaître la commanderie des croyants, instance légitime et légale incarnée par le Roi, reviendrait alors à renoncer au rêve de Abdeslam Yassine de voir la choura mise en place, une sorte de conseil de théologiens qui guident l’imam suprême, en l’occurrence … lui.

Nous pourrions sans risque attribuer des slogans devenus célèbres du mouvement des frères musulmans à celui de l’ancien instituteur marocain : « notre constitution, c’est le Coran » ou encore « une seule loi, la charia », « la démocratie, c’est la choura ». Cette comparaison est d’autant plus aisée, que tout comme les frères musulmans d’Egypte qui ont adopté en 1928 le califat comme la forme d’organisation politique pour diriger la Oumma (communauté islamique), Al Adl Wal Ihssane se fixe le même objectif.

De Daech à Boko Haram en passant par Al-Qaïda, la valse sanglante des califes

Il ne s’agit pas là de l’histoire romancée de ce puissant Calife de Baghdad auquel Shéhérazade raconte chaque soir une histoire dont elle ne dévoile pas la fin pour tenir en haleine durant mille et une nuit le puissant calife, afin qu’il puisse l’épargner et il finira par le faire. Il ne s’agit pas non plus de certains de ces califes ottomans, dont la grandeur historique rapportée dans des récits littéraires occidentaux, ont contribué à construire des personnages de légende avant que le califat ottoman ne soit aboli en 1924 par Atatürk.

Aujourd’hui, le calife a pris le visage terrifiant de Aboubaker al Baghdadi, chef de « l’état islamique » entre 2014 et 2019. Lorsque du haut de sa chaire de la mosquée de Mossoul en juin 2014, il s’autoproclame Calife sous le nom d’Abou Ibrahim, nous sommes loin de l’idée de rendre à l’Islam sa grandeur perdue du temps des premiers califes qui ont longtemps entretenu l’imaginaire collectif. Daech est une organisation terroriste djihadiste et son chef qui annonce l’instauration d’un califat entre l’Irak et la Syrie est un génocidaire qui a les mains souillées du sang de milliers d’innocents.

Deux mois après Aboubaker Al Baghdadi, c’est au tour du sanguinaire Abubakar Shekhau, leader de Boko Haram, de proclamer l’instauration d’un « califat islamique » dans la partie nord-est du Nigeria.

Et comme pour ne pas démentir le dicton « jamais deux sans trois », l’idéologue d’Al-Qaïda, l’égyptien Ayman Al Zawahiri prend le relais pour annoncer, 10 jours après Shekhau, la mise en place d’une nouvelle branche de l’organisation terroriste dans le sous-continent indien. Il n’avait alors échappé à personne que chacune de ces auto-proclamations a fait l’objet d’un rappel du «passé glorieux » du califat, l’un renvoyant à celui de Sokoto, l’autre au califat des abbassides et le troisième à celui de l’empire ottoman. Voilà trois chefs de mouvements terroristes instrumentalisant la religion à des fins politiques, affublés du titre de chef suprême des musulmans sur des territoires qu’ils ont délimités et prêts aux pires massacres des « impies et des mécréants ».

Un « jihad » pour instaurer le califat et conquérir le monde par son islamisation

Nous ne savons pas lequel de ces trois modèles de « conquête » aurait eu la faveur de Abdeslam Yassine mais le fait est qu’il avait pour rêve le califat et objectif ultime sa restauration . Dans son livre « Préambules pour l’avenir de l’Islam », le fondateur de la Jamaa écrit page 44 : « notre jihad s’inscrit dans une approche globale qui ne peut aboutir qu’à travers une éducation multidimensionnelle et une foi indéfectible en la gloire de Dieu et l’instauration de la khilafa (le califat) » .

Mohamed Abbadi

Mohamed Abbadi, le successeur de Abdeslam Yassine, ne saurait contredire la volonté du fondateur de Al Adl Wal Ihssane, bien au contraire. Lui qui a du mal à se départir de l’ombre encombrante du fondateur, décédé en 2012, est monté d’un cran dans la description du modèle califal auquel aspire le mouvement radical.

La décapitation pour tout opposant à la restauration du califat ?

Alors que le monde assiste, effaré, aux massacres et aux exactions perpétrées par les califes auto-proclamés de Boko Haram, Daech et Al Qaïda, Mohamed Abbadi entretient une position qui ne souffre aucune ambiguïté sur la manière dont il faut s’y prendre pour instaurer un califat. Dans plusieurs vidéos à partir d’octobre 2015, Il fait siens les vœux du fondateur pour sa restauration. Pour lui, elle seule est à même d’unir les musulmans et de s’affranchir de la domination occidentale, l’objectif ultime étant la conquête du monde et son islamisation.

Le 7 avril 2016 dans une vidéo tournée dans le cadre d’une réunion interne du « Majliss Al Hadith », diffusée par la WebTV du mouvement Al Adl Wal Ihsane, il s’était longuement attardé sur la question en franchissant un nouveau palier dans la description du « rêve de la Jamaa d’instaurer le régime du califat », avec une démarche présentée comme une obligation religieuse (wajib charîi). Le prédicateur illustre son propos d’une citation d’ Omar ibn al-Khattab qui avait donné trois jours à ses compagnons pour nommer un nouveau calife. Tout opposant à la restauration du califat devait être « décapité ».

Compte tenu du contexte, les propos de Mohamed Abaddi ont provoqué un tollé et plongé la Jamaa dans la tourmente au point qu’il a essayé de les rectifier dans une nouvelle vidéo diffusée le 13 avril, expliquant que ses propos avaient été « sortis de leur contexte » et qu’il s’était contenté de rappeler des faits historiques. Il ajoute : « quand on parle du califat, on ne parle pas uniquement du Maroc, mais de toute la terre d’islam ». Abbadi ne renie en rien ses déclarations mais tente de les atténuer : « C’est un projet de longue haleine sur lequel doivent travailler les musulmans d’Orient et du Maghreb. Entre nous et le califat que nous espérons, il y a un long chemin », explique-t-il.

Hassan Bennajeh, porte-parole du cercle politique, tentera d’éteindre le feu ainsi allumé par le prédicateur Abbadi en soutenant que les propos avaient été mal interprétés et précisant que le modèle califal préconisé par Al Adl Wal Ihssane n’a rien à voir avec celui de Daech.

Toutes ces tentatives de rectifier le tir n’étaient pas, en réalité, uniquement destinées à tranquilliser l’opinion publique marocaine. Elles servaient aussi à rassurer les chancelleries occidentales et surtout à calmer la colère des figures de l’extrême gauche, qui avaient entamé avec la Jamaa un rapprochement depuis 10 ans. Une “alliance” pour la mise en place d’un « front commun contre le despotisme ».

A suivre….

 

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