Malika Lahnait: Royal Air Maroc doit “préserver sa trésorerie” pour ne pas mourir du coronavirus

Malika Lahnait, avocate au Barreau de Paris, spécialiste du droit du transport aérien et du tourisme, présidente du “Legal College de Challenge Tourisme”, think tank français qui regroupe la majorité des professionnels du tourisme (compagnies aériennes, hôteliers, GDS, tour opérateurs, agences de voyages..), analyse dans un entretien avec Atlasinfo l’impact de la pandémie du coronavirus sur le tourisme marocain et la compagnie royal Air Maroc.

Avec la fermeture de l’espace aérien et les restrictions de déplacement et de voyage, comment une compagnie comme Royal Air Maroc peut limiter les dégâts ?

Malika Lahnait: Avec l’arrêt de la quasi-totalité des vols, le secteur du transport aérien traverse la pire crise de son histoire. La trésorerie des compagnies aériennes fond comme neige au soleil en raison de l’absence totale de recettes alors que les charges fixes sont extrêmement importantes.

L’Association internationale du transport aérien (Iata), qui regroupe 290 compagnies aériennes, a évalué à 252 milliards de dollars le manque à gagner généré par la pandémie de Covid-19. Son Directeur Général tire la sonnette d’alarme : « Il s’agit de la crise la plus profonde jamais traversée par notre industrie. Nous avons besoin que les gouvernements agissent vite avec une aide financière pour éviter que nous nous retrouvions à court de liquidités et que près de la moitié des compagnies meurent du coronavirus ».

 La ROYAL AIR MAROC traverse la même zone de fortes turbulences que les autres compagnies aériennes. Comme ses homologues, elle négocie avec ses partenaires pour réduire ses charges fixes et préserver sa trésorerie.

A l’instar d’AIR France, LUFTHANSA et bon nombre d’autres compagnies aériennes, ROYAL AIR MAROC est contrainte de proposer des reports de vol ou des avoirs en lieu et place du remboursement du prix des vols annulés en raison de la crise sanitaire.

L’enjeu est de tenir jusqu’à la prochaine période de réservations pour la saison estivale 2021 (fin mars-fin octobre), pour recommencer à avoir des rentrées de cash significatives, la saison été 2020 semble à ce jour quelque peu compromise en raison de la fermeture de l’espace aérien européen jusqu’en septembre 2020 a priori.

Si tout un chacun s’accorde à prévoir une sortie de crise compliquée avec une reprise longue et difficile, ROYAL AIR MAROC pourra cependant compter sur la reprise rapide du trafic via les MRE sitôt levées toutes les contraintes (fermeture de l’espace aérien au Maroc et dans les pays émetteurs).

Bon nombre d’Etats ont décidé de venir à la rescousse de leur pavillon national. AIR France a ainsi obtenu de l’Etat français sa garantie pour des prêts pour un montant total de 7 milliards d’euros afin d’atténuer l’impact économique de l’épidémie. Cette aide fournira à la compagnie les liquidités dont elle a un besoin urgent pour résister aux répercussions de la pandémie

Nul doute que le Royaume du Maroc soutiendra la compagnie nationale afin qu’elle puisse poursuivre son activité et ses missions. La RAM est en effet une entreprise stratégique qui fait partie du patrimoine national et contribue à son rayonnement à l’international.

Quel est l’impact de la pandémie du Covid-19 sur le tourisme marocain ?

La pandémie de COVID-19 a provoqué une paralysie à l’échelle planétaire. La proclamation de l’état d’urgence sanitaire, la fermeture de l’espace aérien tant au Maroc que dans les pays émetteurs de touristes ont entraîné l’arrêt brutal de nombreux secteurs d’activité, le tourisme et le transport aérien étant les plus durement touchés.

En France, principal pays émetteur de touristes vers le Maroc, l’effondrement des réservations de séjours suit la progression de la pandémie, mais surtout les annonces du gouvernement (fermeture des aéroports, confinement, interdiction de déplacement, prorogation de l’état d’urgence, déconfinement progressif …).

Si la situation n’évolue pas d’ici l’été prochain, le Maroc sera non seulement privé de touristes étrangers mais également des millions de MRE qui prennent plaisir à redécouvrir et faire découvrir chaque année les beautés de leur pays.

Une situation très difficile qui n’empêche pas l’Organisation Mondiale du Tourisme de demeurer confiante sur l’avenir même si la convalescence sera longue. L’OMT insiste sur « la résilience historique du tourisme et sa capacité à créer des emplois au lendemain des crises ».

Il ne faut pas perdre de vue que la concurrence internationale sera féroce quand les conditions de reprise seront réunies. Au vu de la propagation de la pandémie de la COVID-19 dans le monde et des conditions de sortie du confinement dans les pays touchés, la reprise de l’activité touristique et le retour des touristes au Maroc nécessiteront de garantir des protocoles de sécurité sanitaire dans les meilleurs délais.

La réassurance sanitaire  sera l’élément clé pour le redémarrage du trafic aérien et le retour des touristes. La presse internationale s’est fait l’écho de  la gestion exemplaire de la pandémie par le Maroc,  élément à mettre en avant lorsqu’il s’agira de reconquérir les touristes.

La ministre du Tourisme du Royaume a d’ailleurs déclaré que “Le Maroc a acquis une réputation sur le plan international. Nous comptons en profiter pour encourager les touristes à revenir au Maroc et les rassurer quant à la capacité du pays pour les protéger et faciliter leur rapatriement, en cas de nouvelle crise ».

Le tourisme doit faire l’objet de toutes les priorités car il constitue l’une des principales sources de devises du Maroc. Dans l’ensemble de sa chaîne de valeurs, il contribue de façon conséquente au PIB marocain, et représente un nombre conséquent d’emplois directs et indirects.

Peut-on éviter la défaillance des prestataires de services marocains (agences de voyages, établissements touristiques, transporteurs aériens de passagers et transporteurs touristiques), tout en protégeant les intérêts des clients ?

Déjà fortement impactés par la faillite du mastodonte THOMAS COOK en septembre 2019, les professionnels du tourisme au Maroc n’avaient nul besoin d’une crise supplémentaire, d’ampleur planétaire de surcroît.

Le nerf de la guerre en pareille situation de crise est la TRESORERIE. Celle-ci est fortement mise à mal en l’absence de recettes.

Pour préserver les entreprises et éviter les dépôts de bilan, les autorités marocaines ont adopté un certain nombre de mesures de soutien dans le cadre du plan d’urgence économique :

  • Loi n°25.20 édictant des mesures exceptionnelles au profit des employeurs affiliés à la CNSS et de leurs salariés déclarés, touchés par les répercussions de la propagation du Coronavirus « COVD-19
  • Reports de paiement de charges sociales accordés aux entreprises en difficulté,
  • Possibilité d’obtenir un prêt à des conditions préférentielles,
  • Négociation avec les bailleurs concernant les loyers des locaux dont la fermeture est imposée dans le cadre du confinement…

Ces mesures doivent être maintenues et renforcées dans la durée car la reprise du secteur du tourisme ne sera pas immédiate sitôt levé le confinement.

Comme dans la fable de La Fontaine, «Le chêne et le roseau», les entreprises qui surmonteront cette crise seront celles qui sauront faire preuve de flexibilité en attendant la reprise.

Rembourser les clients ou émettre des avoir : quel choix pour les prestataires pour ne pas assécher leurs trésoreries ?

 Au regard du grand risque de défaillance encouru par les voyagistes, de nombreux pays ont autorisé l’octroi d’avoirs au lieu du remboursement.

Le système de l’avoir a ainsi été instauré en France via l’ordonnance 2020-315 du 25 mars 2020 relative aux conditions financières de résolution de certains contrats touristiques et de séjours en cas de circonstances exceptionnelles et inévitables ou de force majeure.

La loi marocaine ne permet pas l’émission d’avoirs en lieu et place des remboursements. Cependant, en réponse aux doléances des professionnels du secteur et aux recommandations de l’Organisation Mondiale du Tourisme pour atténuer l’impact socioéconomique du Covid 19, le Gouvernement marocain a élaboré un projet de loi qui a pour objectif de déroger à l’obligation de remboursement imposée par la loi tout en préservant l’équilibre entre le respect des droits des consommateurs et la pérennisation des activités des prestataires de services : agences de voyages, hôteliers, compagnies aériennes … Il s’agit du projet de loi n°30-20 en date du 28 avril 2020 édictant des mesures particulières aux contrats de voyage, aux contrats aériens de transport.

Les agences de voyages, les hôteliers, et les compagnies aériennes établies au Maroc pourront ainsi octroyer à leurs clients un avoir valable 15 mois en lieu et place du remboursement de la prestation (vol, voyage…) annulée en raison de la crise sanitaire.

 Ces opérateurs devront en outre proposer à leurs clients une prestation identique ou équivalente sans majoration de prix.

L’avoir ne donnera lieu à un remboursement en numéraire que s’il n’a pas été utilisé à l’issue de la période de 15 mois.

Le Maroc a reçu plus de 13 millions de touristes en 2019. Le tourisme intérieur peut-il amoindrir l’impact de cette crise inédite ?

L’année 2019 a en effet été une année record s’agissant du nombre d’arrivées de touristes au Maroc. Le nombre de touristes comptabilisés inclut les Marocains de la diaspora, qui représentent chaque année plus de la moitié des arrivées.

Le Maroc risque d’être privé de ses RME cet été si la fermeture de l’espace aérien européen se poursuit jusqu’en septembre prochain.

Les touristes nationaux ne pourront pas compenser la perte de devises causées par l’absence de touristes étrangers et de RME.

Les touristes nationaux n’en permettront pas moins au secteur touristique de redémarrer, ce qui est extrêmement important.

Outre la crainte du virus qui pourrait persister, l’envie de voyager après la période difficile du confinement risque cependant d’être freinée par la baisse du pouvoir d’achat liée à la période d’inactivité durant le confinement, la crainte de licenciements futurs et par les incertitudes liées à l’avenir dans un monde en récession.

Les opérateurs marocains devront dès lors multiplier les offres promotionnelles spéciales été en sortie de confinement afin de séduire la clientèle nationale.

Une communication renforcée à destination du grand public devrait être envisagée pour marquer le positionnement fort et affirmé de la destination Maroc en matière de réassurance sanitaire.

La reprise de l’activité touristique devra en effet se faire dans un cadre apportant toutes les garanties en matière sanitaire aux touristes ainsi qu’aux salariés. Les professionnels devront communiquer sur les protocoles sanitaires mis en place.

Le problème n’est en effet pas tant la crise que l’après-crise et son lot de challenges à relever.

 

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