Le Maroc pose les bases d’une gouvernance religieuse à l’ère numérique

Le 2 novembre 2005, Mohammed VI — en tant que Commandeur des Croyants (titre qui fait de lui le garant de l’orthodoxie religieuse au Maroc) — posait deux actes fondateurs simultanés : l’inauguration de la chaîne Assadissa, voix coranique officielle du Royaume et le lancement de habous.gov.ma, première plateforme numérique institutionnelle du champ religieux marocain. Ce jour-là, le Maroc ne lançait pas seulement une chaîne et un site web. Il posait les bases d’une gouvernance religieuse à l’ère numérique. Et derrière cette décision, une question que personne ne formulait encore en ces termes : dans un monde où chaque écran devient un minbar, qui produit l’autorité religieuse légitime ?

Vingt ans plus tard, cette question est devenue la question centrale de toutes les sociétés musulmanes. Le Maroc y a répondu par une conviction simple, confirmée par chaque décision prise depuis : dans l’espace numérique, la rareté n’est pas l’information religieuse — c’est l’autorité religieuse vérifiée. N’importe quel algorithme peut générer une fatwa en quelques secondes. N’importe quel compte peut diffuser un hadith sans chaîne de transmission. Ce qui est rare, ce qui est irremplaçable, c’est le système de validation qui garantit l’authenticité des contenus et la responsabilité de ceux qui les produisent. C’est ce système que le Maroc a méthodiquement construit, sans tambour ni trompette.

La force de ce modèle ne tient ni à son ampleur ni à ses moyens financiers. Elle repose sur l’articulation entre une tradition religieuse ancrée — la tradition malékite et soufie, dominante au Maroc — et une stratégie numérique déployée sur vingt ans. Dès 2005, le Maroc a posé les premières pierres de cet écosystème. Vingt ans plus tard, ce choix semble visionnaire.

En mai 2022, sur ordre de Mohammed VI, le Ministère des Habous lançait HadithM6.ma — plus de 10 000 hadiths du Prophète, chacun accompagné de l’indication de son degré d’authenticité, vérifiable en quelques secondes, avec réponse des oulémas garantie dans les 24 heures. Cette plateforme ne combat pas la désinformation religieuse en la censurant. Elle la rend obsolète en proposant mieux. La même logique a produit douroussi.ma en 2020 — enseignement traditionnel à distance lancé trois jours après le confinement — et le Moushaf Mohammadi numérique en 2026, qui permet à tout fidèle d’accéder au Coran avec récitation, exégèse et traduction en quatre langues. En mai 2026, Assadissa — née ce même 2 novembre 2005 — franchissait une nouvelle frontière : trois heures de programme religieux quotidien pour les Marocains résidant à l’étranger, en six langues simultanées.

La dimension humaine de cet écosystème est portée par l’Institut Mohammed VI pour la formation des imams, rattaché à l’Université Quaraouiyine. Environ 4 000 prédicateurs et prédicatrices (appelés morchidines au Maroc) formés par l’État ont été spécifiquement formés à la communication digitale, transformant chaque préposé religieux en relais de l’autorité religieuse dans le flux numérique. Ce réseau humain s’appuie sur un réseau institutionnel peu connu hors du Royaume : une chaîne YouTube forte d’environ 329 000 abonnés et de près de 14 000 vidéos qualifiées, avec les 282 pages des Conseils des Oulémas suivies par environ 800 000 personnes. Avec plus de 800 000 followers sur les réseaux sociaux des institutions religieuses, le Maroc montre que la légitimité religieuse peut aussi se construire en ligne — à condition d’y être présent avec autorité et constance.

Ce système repose sur trois piliers : la doctrine, définie sous l’autorité du roi et du Conseil des Oulémas ; les acteurs humains, avec 52 000 préposés religieux dans 23 000 mosquées ; et les outils numériques, qui assurent la diffusion. Pourtant, ce modèle centralisé, s’il permet une diffusion contrôlée du message religieux, interroge : une autorité aussi concentrée peut-elle coexister avec la diversité croissante des pratiques et des interprétations de l’islam ? Sans l’un de ces trois éléments, la gouvernance du sens religieux perd en cohérence — et en efficacité.

Ce cadre repose sur deux conventions institutionnelles signées en avril 2026 : la convention DATA-TIKA, qui encadre l’usage des données personnelles par les institutions religieuses, signée avec la Commission nationale de protection des données (CNDP), et l’adhésion au Portail national du droit d’accès à l’information, inscrivant cet écosystème dans une logique de transparence et de redevabilité publique. La technologie religieuse n’est pas seulement au service du sens. Elle est au service du droit.

Et au moment précis où cet écosystème arrive à maturité, le Maroc se prépare à la célébration du 15e centenaire de la naissance du Prophète Sidna Mohammed. Mohammed VI a fixé dix axes d’action incluant la publication d’éditions critiques d’ouvrages majeurs de la tradition marocaine et le déploiement d’une plateforme numérique dédiée à la biographie du Prophète (la Sîra). Dès 2005, le Maroc posait les premières pierres. Vingt ans plus tard, ces deux temporalités — la mémoire prophétique et l’architecture numérique — se rejoignent. Ce n’est pas un hasard. C’est le résultat d’une stratégie de long terme.

Car la question religieuse du XXIe siècle ne sera pas seulement de savoir qui parle au nom de Dieu. Elle sera de savoir qui vérifie, qui transmet et qui répond de cette parole lorsqu’elle circule à la vitesse des machines. Sur ce terrain, le Maroc a une longueur d’avance.

*Hakim El Ghissassi, journaliste et auteur de Regard sur le Maroc de Mohammed VI (Michel Lafon).

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