Quand l’algorithme devient mufti

La mosquée à l’ère numérique : vitrine ou système ?

Ce que l’imprimerie a mis deux siècles à accomplir dans le monde musulman, l’intelligence artificielle le réalise en quelques années. Avec une différence de taille : personne n’a décidé que ce serait ainsi.

Les grands modèles de langage (LLM) — GPT, Gemini, Claude, Llama — sont entraînés sur des corpus où l’anglais représente 45 % des données, contre 0,67 % pour l’arabe. Les textes coraniques, la jurisprudence islamique, la tradition soufie se retrouvent sous-représentés, mal contextualisés, parfois déformés. Les corpus d’entraînement incluent des plateformes comme Reddit, où les discussions sur l’islam peuvent véhiculer des biais que nul Conseil des Oulémas n’a validés. Ce déséquilibre n’est pas un bug technique : c’est une décision politique de fait.

Des applications comme MuslimGPT ou Hafiz AI délivrent désormais des avis juridiques personnalisés, sans formation théologique, sans chaîne de transmission identifiable, sans responsabilité doctrinale. Ce sont, pour reprendre la formule du chercheur François Mabille (IRIS, 2025), des « technologies de pouvoir religieux » : elles normalisent des lectures, fabriquent du consensus, redistribuent l’ijtihad sans isnad. Un utilisateur égyptien qui interroge ChatGPT sur le divorce peut recevoir une réponse constituée à partir de discussions Reddit, sans mention du fiqh hanafite local. C’est un fait quotidien. Il est massif.

Face à ce vide, deux modèles étatiques s’affrontent. La Turquie encode la doctrine hanafite dans les dispositifs de la Diyanet pour légitimer l’État. Les pays du Golfe — Arabie saoudite, Abou Dhabi, Qatar — misent sur la domination infrastructurelle : le fonds saoudien HUMAIN, doté de 100 milliards de dollars, vise le contrôle des données, des serveurs et des récits. La Charte de Riyad, approuvée en 2024 par l’Organisation de la coopération islamique (OCI) et l’ICESCO (Organisation du monde islamique pour l’éducation, les sciences et la culture), pose des principes — justice, dignité, équilibre — sans traduction opérationnelle. Entre la déclaration et l’architecture, il y a un vide. Et le vide, en matière algorithmique, est toujours occupé par quelqu’un.

C’est ici que réside la distinction décisive : entre la vitrine et le système. La vitrine, c’est la présence en ligne — un site institutionnel, une chaîne YouTube, des comptes sur les réseaux sociaux. Le système, c’est une architecture complète de gouvernance du sens : production de contenus avec chaîne de validation doctrinale, diffusion contrôlée, veille algorithmique, correction en boucle fermée. La différence n’est pas technique. Elle est souveraine. L’enjeu, pour toute institution religieuse, est d’ordre définitionnel : qui contrôle les catégories de l’islam dans l’espace algorithmique ?

Le Maroc possède pour ce chantier des atouts singuliers. Son rite malékite, sa doctrine acha’arite, son soufisme al-Jounaydï constituent une tradition non hégémonique — un juste milieu qui n’appartient ni à la Diyanet ni aux fonds du Golfe. Le Ministère des Habous et des Affaires islamiques structure 23 000 mosquées et formé plus de 50 000 cadres religieux. La Fondation Mohammed VI des oulémas africains (FM6OA) est présente dans 48 pays. L’Institut Mohammed VI de formation des imams accueille des étudiants de plus de cinquante nationalités, dont une cinquantaine de Malaisiens en formation directe. Cette infrastructure de rayonnement existe. Mais elle est encore essentiellement analogique dans sa logique de diffusion.

Construire une mosquée numérique souveraine suppose cinq chantiers simultanés : un corpus validé et traçable intégrant le Coran, le Hadith et les traditions juridiques locales avec un isnad numérique ; des outils d’intelligence artificielle en appui à l’imam qualifié, jamais en substitut ; une validation doctrinale structurée par les Conseils des Oulémas ; un système de veille algorithmique et de contre-biais vers l’OCI et l’ICESCO ; un tableau de bord de gouvernance orienté vers les jeunes, la diaspora et le public africain. Ces cinq briques ne sont pas théoriques : elles correspondent à des compétences institutionnelles que le Maroc détient déjà.

GITEX Africa 2026, qui réunit à Marrakech 1 500 exposants, 412 investisseurs et 55 000 participants, illustre l’ambition technologique du pays. Mais la question posée par la révolution algorithmique dépasse le secteur numérique : former les cadres religieux à la lecture critique des algorithmes n’est pas une option pédagogique secondaire. C’est une condition de survie institutionnelle. La mosquée ne sera pas souveraine parce qu’elle aura des serveurs. Elle le sera parce qu’elle aura décidé du sens — et construit les systèmes pour le défendre.

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