Ormuz ou le retour de la géographie stratégique

Tribune – Un mois. C’est le temps qu’aura tenu le protocole d’accord signé le 17 juin entre les États-Unis et l’Iran, qui devait mettre fin à la guerre déclenchée le 28 février et rendre le détroit d’Ormuz à la navigation mondiale. Depuis une semaine, les hostilités ont repris. Washington a bombardé le territoire iranien six nuits consécutives, visant notamment l’île de Qeshm et la région de Bandar Abbas, sur la rive nord du détroit. Téhéran a revendiqué des attaques contre des installations américaines au Qatar, contre le port omanais de Duqm et lancé des drones interceptés au-dessus du Koweït. Dimanche 12 juillet, l’Iran a de nouveau annoncé la fermeture d’Ormuz. Les États-Unis ont rétabli le blocus des ports iraniens. Le texte qui portait la promesse de soixante jours de négociation a volé en éclats, malgré les appels du Pakistan, médiateur de l’accord, et de la Chine à renouer le dialogue.

On serait tenté de lire cette séquence comme un épisode supplémentaire de la longue confrontation entre Téhéran et Washington. Ce serait passer à côté de l’essentiel. Ce qui se joue dans ce bras de mer, où les couloirs de navigation ne dépassent pas quelques kilomètres de large, dépasse ses deux protagonistes et même le Moyen-Orient. La crise d’Ormuz révèle une transformation profonde des rapports de puissance au XXIe siècle : le retour de la géographie comme facteur central des relations internationales.

Un détroit, une économie mondiale

Avant la guerre, près de 130 navires commerciaux franchissaient chaque jour ce passage entre le Golfe et l’océan Indien, par lequel transite environ un cinquième du commerce mondial de pétrole et de gaz. Sa fermeture a provoqué une hausse du baril dépassant 35 % à son pic, une envolée des primes d’assurance maritime et une opération sans précédent de l’Organisation maritime internationale pour évacuer des milliers de marins bloqués dans le Golfe. Un conseiller militaire du guide iranien a résumé la doctrine de Téhéran en qualifiant le détroit de « plus important que des dizaines de bombes atomiques ».

La formule dit tout. Dans la hiérarchie des instruments de puissance, un goulet maritime pèse désormais davantage qu’un arsenal. La preuve la plus éloquente vient des acteurs économiques eux-mêmes : Dubaï envisage la construction d’un nouveau port pour contourner le détroit. Quand une métropole bâtie sur les flux repense son infrastructure pour échapper à un point de passage, c’est que la géographie a repris ses droits sur la logistique.

L’onde de choc est planétaire. L’Asie, premier client des hydrocarbures du Golfe, voit ses approvisionnements suspendus aux décisions de deux belligérants. L’Europe mesure la répercussion sur les prix de l’énergie et, par ricochet, sur les budgets des ménages. Les États du Golfe, visés par des frappes sur leur propre territoire, découvrent que la prospérité des flux ne protège pas de la géographie des voisinages. Aucun de ces acteurs n’est partie au conflit. Tous en subissent la loi.

La revanche de la géographie

La mondialisation avait promis un monde de flux affranchi des lieux. Pendant trois décennies, une abondante littérature a annoncé la « fin de la géographie » : les données circuleraient sans frontières, les chaînes de valeur ignoreraient les distances, les marchés dissoudraient les territoires. Ormuz administre la démonstration inverse. La mondialisation n’a pas aboli les contraintes géographiques ; elle les a concentrées. Plus les économies sont interconnectées, plus les points par lesquels passent leurs échanges deviennent des leviers de coercition.

Les précédents s’accumulent. Les attaques en mer Rouge avaient déjà détourné une part majeure du trafic mondial par le cap de Bonne-Espérance, allongeant les routes de plusieurs milliers de kilomètres. Le canal de Suez, le détroit de Malacca, Panama et ses sécheresses, Bab el-Mandeb : chacun de ces passages s’est révélé, tour à tour, capable de perturber l’économie mondiale. La puissance ne se mesure plus seulement à la capacité militaire. Elle se mesure à la capacité de contrôler, de sécuriser ou de perturber les flux qui traversent des espaces restreints.

Détroits, ports, câbles : les nouveaux centres de gravité

Cette logique déborde largement les hydrocarbures. Les câbles sous-marins acheminent plus de 95 % du trafic intercontinental de données ; leur tracé épouse les mêmes détroits que les pétroliers. Les grands ports de transbordement structurent les chaînes d’approvisionnement comme les places fortes structuraient jadis les territoires. Les infrastructures critiques — terminaux gaziers, interconnexions électriques, centres de données — dessinent une nouvelle carte de la vulnérabilité des nations.

Les États l’ont compris, qui réinvestissent massivement ces objets longtemps abandonnés aux seuls opérateurs privés. Les uns sécurisent leurs passages : la mission maritime lancée par la France et le Royaume-Uni pour accompagner la navigation dans le Golfe en témoigne. Les autres construisent des alternatives : corridors terrestres, routes de contournement, façades océaniques nouvelles. Le cap de Bonne-Espérance retrouve une centralité que l’on croyait révolue, et la façade atlantique de l’Afrique — de Tanger à Dakhla — entre dans l’équation des reroutages mondiaux. Ces espaces ne sont plus des périphéries : ils deviennent des assurances géographiques.

C’est le grand renversement de la période. Hier, la valeur stratégique d’un territoire se mesurait à ses ressources. Aujourd’hui, elle se mesure à sa position dans les flux — et à sa capacité à rester ouvert quand d’autres se ferment.

Ce que l’après-Ormuz exige

Trois conséquences s’imposent pour la sécurité internationale. La première est que la protection des passages stratégiques ne peut plus reposer sur la seule puissance dominante : elle appelle des régimes de sécurité collective, associant riverains, usagers et organisations maritimes, faute de quoi chaque détroit restera l’otage du plus déterminé de ses voisins. La deuxième est que la redondance des routes — énergétiques, commerciales, numériques — cesse d’être une précaution logistique pour devenir une politique publique de premier rang. La troisième est d’ordre intellectuel : il faut réapprendre à penser la géographie, que trois décennies de mondialisation heureuse avaient rangée parmi les disciplines du passé.

Car Ormuz n’est pas une anomalie appelée à se refermer avec le prochain cessez-le-feu. C’est l’avant-goût d’un siècle où les rivalités de puissance s’exerceront sur les points de passage plutôt que sur les champs de bataille, où la carte comptera autant que la force. Les nations qui traverseront ce siècle sans le subir ne seront pas celles qui possèdent les plus grands arsenaux. Ce seront celles qui auront décidé du sens de leur géographie — avant que le prochain Ormuz ne décide pour elles.

 

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