L’Institut espagnol d’études stratégiques (IEEE) analyse, dans son dernier rapport, la transformation de la Méditerranée, de simple périphérie européenne à un espace marqué par des rivalités mondiales. Parmi les États clés de cette recomposition, le Maroc occupe une place centrale, au carrefour de l’énergie, des ports, des technologies, des routes commerciales et de la sécurité maritime.
Rédigée par Lourdes Romero Armenteros, journaliste spécialisée en affaires européennes et géopolitique, cette étude de seize pages structure ce nouvel espace autour de trois axes principaux : l’énergie, la connectivité et la compétition d’influence. Le Maroc y est inscrit dans une région que la Commission européenne ambitionne de rendre « plus connectée, prospère, résiliente et sûre ». L’étude confirme également que le Sud méditerranéen est désormais « le lieu où se joueront la prospérité, la sécurité et la pertinence géopolitique de l’Europe ᄏ.
L’essor de la Chine constitue un marqueur fort de cette évolution. En 2023, les échanges entre Pékin et les pays arabes de la région ont atteint environ 393,75 milliards de dollars, selon les données douanières chinoises citées. L’influence chinoise s’étend désormais aux infrastructures, ports, énergie, technologies et financements liés aux nouvelles routes de la soie. Le Maroc figure parmi les économies les plus touchées, aux côtés de l’Égypte, de l’Algérie, de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis.
Le rapport souligne également l’autonomie diplomatique singulière du Maroc. Par exemple, lors du vote de l’Assemblée générale de l’ONU en mars 2022 condamnant l’invasion russe en Ukraine, Rabat s’est abstenu, témoignant d’une « prudence stratégique » visant à préserver sa marge de manœuvre. Cette posture illustre la capacité des pays du Sud méditerranéen à négocier avec plusieurs partenaires sans dépendre uniquement de l’Europe ou des États-Unis.
Cette latitude renforce la valeur stratégique du Maroc pour l’Espagne, particulièrement exposée aux évolutions du Maghreb, aux tensions entre le Maroc et l’Algérie, à l’instabilité au Sahel, ainsi qu’aux enjeux de la Méditerranée occidentale et centrale. Pour Madrid, la relation avec Rabat s’inscrit dans des domaines cruciaux tels que la sécurité maritime, les approvisionnements, les routes commerciales, les infrastructures critiques et la position espagnole au sein de l’Union européenne.
L’exemple de la fermeture en 2021 du gazoduc Maghreb-Europe, suite à la dégradation des relations entre Alger et Rabat, illustre cette interdépendance. Ce coup d’arrêt a eu des répercussions directes sur l’Espagne et le Portugal, démontrant que les infrastructures énergétiques sont autant soumises aux rapports géopolitiques qu’aux aspects techniques.
Cette vulnérabilité s’est accentuée depuis l’invasion de l’Ukraine, qui a profondément modifié les flux gaziers européens. En 2021, la Russie fournissait 45 % du gaz importé par l’UE, un chiffre tombé à 12 % en 2025, tandis que l’Afrique du Nord représentait déjà 13 %. Bien que le Maroc ne soit pas un exportateur majeur de gaz, sa position géographique stratégique entre Atlantique, détroit de Gibraltar, péninsule Ibérique et réseaux maghrébins lui confère un rôle clé d’interconnexion.
Au-delà du gaz, l’étude élargit la problématique à un « espace d’interdépendance énergétique et climatique », englobant réseaux électriques, énergies renouvelables, hydrogène, matières premières stratégiques et chaînes industrielles bas carbone. Selon l’IEEE, le Sud méditerranéen ne doit pas être cantonné à un simple rôle d’extraction ou de transit défini depuis Bruxelles, au risque de manquer d’ancrage socio-économique durable.
La connectivité constitue un second pilier de l’importance marocaine. Ports, câbles sous-marins, corridors de transport, infrastructures numériques et chaînes d’approvisionnement structurent désormais la puissance au même titre que les volumes commerciaux. La présence chinoise au Maroc le place au cœur d’une concurrence acharnée concernant le financement, la propriété, la protection et l’usage politique de ces infrastructures.
Le Pacte pour la Méditerranée, adopté en octobre 2025, vise à regrouper énergie, numérique, transports, investissements, sécurité et mobilités sous une même architecture. Bruxelles y associe un portail mondial européen doté d’un objectif financier porté à 400 milliards d’euros d’ici
