Au Maroc, les partis cherchent des électeurs qui ont cessé de chercher des partis

Le Maroc entre en 2026 avec une question que peu de démocraties osent poser aussi clairement. Comment transformer une abstention massive en ressource politique ? Cinquante pour cent de non-votants en 2021, soixante-dix dans certaines banlieues urbaines — ce n’est pas une défaillance du système. C’est un signal que le système n’a pas encore appris à lire.

La lecture dominante de ce chiffre a été défensive : l’abstention comme symptôme de désenchantement, comme signe de rupture entre élites et citoyens, comme indice d’une démocratie en panne. Cette lecture est juste mais incomplète. Elle décrit ce qui s’est passé sans identifier ce que cela ouvre. Le Maroc de 2026 n’a pas besoin d’un diagnostic supplémentaire. Il a besoin d’acteurs capables de transformer ce diagnostic en stratégie.

Un espace politique en recomposition productive

La déroute du PJD en septembre 2021 — de 125 sièges à 13 en une nuit — a libéré un espace que les analystes ont trop rapidement qualifié de vide. Ce n’est pas un vide. C’est une disponibilité.
L’électorat conservateur populaire, l’électorat urbain jeune, l’électorat des classes moyennes fragilisées par l’inflation et la hausse du coût de la vie — ces trois segments ne se sont pas dissous. Ils n’ont pas migré vers des alternatives radicales. Ils attendent une offre à la hauteur de leur lucidité. Le RNI gouverne, le PAM stabilise, l’Istiqlal arbitre. Mais aucun de ces trois partis ne porte encore le récit capable de convertir cette disponibilité en mobilisation durable.

La recomposition en cours n’est pas une crise partisane — c’est une opportunité de refondation. Les élections de 2026 ne se jouent pas sur le terrain du bilan gouvernemental seul. Elles se jouent sur la capacité de chaque famille politique à proposer une vision du Maroc de 2030 qui soit suffisamment concrète pour être vécue, et suffisamment ambitieuse pour être désirée. C’est précisément cet espace que 2026 va structurer — ou laisser en friche une nouvelle fois.

La jeunesse comme force structurante

Les 18-35 ans représentent 40 % du corps électoral marocain. Leur abstention de 2021 a été lue comme un rejet. Elle était en réalité une invitation non honorée.
Cette génération est connectée, exigeante et parfaitement capable de distinguer le discours de l’acte. Elle ne demande pas moins de politique — elle demande une politique plus honnête sur ce qu’elle peut changer concrètement. Elle a grandi dans un monde où la promesse ne suffit plus, où chaque engagement est instantanément confronté à la réalité, où la crédibilité se construit par des preuves accumulées et non par des postures affichées.

Les partis qui produiront une offre territorialisée, directe et mesurable — un élu, un projet, un résultat visible dans les vingt-quatre mois — disposeront d’un avantage structurel sur tous les autres. Ceux qui continueront à fonctionner selon les codes de la politique spectacle, des meetings de masse sans lendemain et des programmes denses sans traduction locale, resteront face à des salles de plus en plus clairsemées.

Le numérique n’est pas un canal de communication supplémentaire. C’est désormais le premier espace de formation de l’opinion politique au Maroc. TikTok, YouTube et Instagram ne remplacent pas le meeting — ils le précèdent, le commentent et le jugent. Un candidat crédible en ligne avant la campagne officielle part avec une avance que les machines partisanes peinent à rattraper. Un candidat absent de ces espaces avant le scrutin arrive déjà en retard.

Cette réalité n’est pas une contrainte technique. C’est une invitation à repenser la relation entre l’élu et ses mandants — moins verticale, plus continue, plus exposée. Les partis qui l’auront compris avant 2026 ne se contenteront pas de campagnes numériques. Ils auront construit, dans les mois précédant le scrutin, une présence permanente dans les espaces où se forment les opinions de ceux qu’ils veulent convaincre.

Le Mondial 2030 : une fenêtre stratégique rare

L’organisation de la Coupe du monde 2030 offre au Maroc une opportunité électorale sans précédent : celle de relier l’acte de vote à une transformation physique et visible du territoire national.
Des stades, des gares, des autoroutes, des quartiers restructurés à Casablanca, Rabat, Marrakech, Tanger, Agadir, Fès — ces chantiers sont des arguments électoraux concrets, à condition que les élus locaux parviennent à en approprier la narration avant le scrutin. Voter en 2026, ce peut être voter pour ceux qui ont construit, rénové, désenclavé. Ce peut être voter pour ceux qui ont transformé un projet international en bénéfice quotidien pour les habitants d’un quartier, d’une ville, d’une région.

Cette fenêtre est étroite et sa fermeture est programmée. Elle se referme si la communication reste nationale et descendante au lieu d’être locale et incarnée. Elle se referme si les retombées économiques des investissements liés au Mondial restent perçues comme concentrées dans les grands groupes et les réseaux proches du pouvoir économique, sans ruissellement visible vers les ménages ordinaires et les petites entreprises locales.

Le Mondial 2030 n’est pas un argument électoral automatique. C’est une matière brute que les acteurs politiques locaux doivent transformer en récit électoral crédible. Ceux qui le feront tôt et bien disposeront d’un capital de légitimité que leurs adversaires ne pourront pas simplement effacer avec des promesses de dernière minute.

La redevabilité comme différenciateur décisif

La transparence du processus électoral marocain est acquise et reconnue. Le vrai différenciateur pour 2026 n’est pas la régularité du scrutin — c’est ce qui s’est passé entre 2021 et aujourd’hui dans chaque circonscription, chaque commune, chaque région.
Les élus qui auront rendu des comptes, maintenu un lien visible avec leurs mandants, transformé un mandat en résultats documentés, partiront avec une avance que les appareils partisans ne pourront pas compenser. La démocratie vécue prime sur la démocratie formelle — c’est la leçon principale du cycle précédent, et elle sera encore plus prégnante en 2026.
La redevabilité n’est pas seulement une exigence éthique. C’est une stratégie électorale. Dans un environnement où l’information circule librement et où les promesses non tenues sont immédiatement archivées et rappelées, l’élu qui a tenu parole est protégé. L’élu qui ne l’a pas fait est exposé — non plus seulement aux critiques de la presse, mais aux mémoires numériques collectives de ses propres électeurs.
La qualité de la relation entre l’élu et ses mandants dans les années qui précèdent un scrutin est devenue un indicateur électoral aussi important que les programmes et les affiches. Les partis qui auront institutionnalisé cette relation — par des comptes rendus réguliers, des consultations locales, des indicateurs de réalisation publics — convertiront la confiance accumulée en votes le jour J.

Ce que 2026 peut produire

Le Maroc dispose de tous les ingrédients d’un cycle électoral de reconquête civique : une jeunesse structurante qui attend une offre sérieuse, des chantiers visibles qui donnent au vote un ancrage territorial concret, un espace partisan en recomposition qui laisse de la place aux nouvelles propositions, et une demande sociale de renouvellement suffisamment forte pour porter des candidatures capables de bousculer les équilibres établis.

Aucun de ces ingrédients ne se transforme seul en mobilisation. Ils nécessitent des acteurs politiques capables de lire le moment, de construire des offres adaptées, et de tenir dans la durée une relation de confiance avec des citoyens dont le seuil d’exigence n’a jamais été aussi élevé.

La question n’est pas de savoir qui va gagner en 2026. La question est de savoir qui aura compris, suffisamment tôt, que cette élection se joue moins dans les urnes que dans les douze mois qui la précèdent. Les partis qui auront construit la confiance avant le scrutin n’auront pas à la demander le jour du vote.

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