Évian, lundi 15 juin 2026, fin d’après-midi. Les chefs d’État des sept grandes puissances industrielles arrivent sur les rives du Léman pour un sommet qui devait porter sur la réduction des déséquilibres économiques mondiaux. Vingt-quatre heures plus tôt, un événement a changé la donne : Washington et Téhéran ont annoncé dimanche soir un mémorandum destiné à mettre fin à la guerre déclenchée fin février, avec en perspective la réouverture du détroit d’Ormuz. Le paradoxe d’Évian est ainsi posé dès l’ouverture. Cette nouvelle édition du G7 ne s’ouvre pas tant pour gérer une crise que pour en vérifier, en temps réel, la sortie annoncée.
Ormuz : une prudence de mise
L’accord annoncé dimanche soir reste, à l’ouverture du sommet, un mémorandum dont le contenu précis n’a pas été rendu public. Selon les informations disponibles, il prolongerait un cessez-le-feu de soixante jours et ouvrirait la voie à une réouverture du détroit d’Ormuz, corridor par lequel transite plus de 20 % du pétrole mondial , avec une signature formelle annoncée pour vendredi 19 juin en Suisse.
Tant que cette signature n’est pas intervenue, la prudence reste de rigueur. Un précédent du 17 avril, lorsque l’Iran avait annoncé une réouverture démentie le lendemain, rappelle la fragilité de ce type d’annonce dans ce conflit. Le sommet d’Évian s’ouvre donc moins sur un fait acquis que sur l’examen, par les sept grandes puissances, de la crédibilité d’une paix qui reste à confirmer.
Le président français Emmanuel Macron n’a pas attendu cette confirmation pour transformer l’annonce en initiative diplomatique. Dès lundi, il s’est félicité du mémorandum, insistant sur la nécessité de « tout faire pour le mettre en œuvre » si l’accord se confirme, et a proposé d’activer une mission franco-britannique pour sécuriser le détroit, tout en mettant en garde contre l’instauration d’un péage sur le passage.
La France a indiqué être prête à mobiliser des moyens militaires, dont le porte-avions Charles-de-Gaulle, pour appuyer cette sécurisation. Le gouvernement français a par ailleurs prévenu que les prix à la pompe devraient baisser « rapidement » si l’accord tient, une promesse elle-même suspendue à la signature de vendredi.
Le Japon a pour sa part fait savoir qu’il s’associerait à une déclaration conjointe des quatre nations européennes du G7 appelant à une coopération pour rouvrir rapidement le détroit et mettre fin au programme nucléaire iranien. Signe que la question dépasse le seul registre énergétique pour redevenir, à Évian, un sujet de sécurité collective à part entière.
Contentieux transatlantique : du non-consulté à la taxe numérique
Le président américain Donald Trump est arrivé à Évian en revendiquant la paternité de l’accord avec Téhéran. Mais il porte avec lui un contentieux non résolu avec ses propres alliés. Macron, Starmer, Merz et Meloni lui reprochent de ne pas les avoir consultés avant la décision d’entrer en guerre contre l’Iran fin février, et Trump a menacé en retour de réduire la présence militaire américaine.
Le climat commercial s’est tendu quelques heures avant son arrivée. Trump a menacé d’imposer des droits de douane de 100 % sur le vin français si Paris ne renonce pas à sa taxe sur les services numériques. La réponse de Macron a été immédiate : cette taxe relève du droit européen, et il ne revient pas aux États-Unis de décider pour le droit des Européens ou des Français.
Ce double contentieux — militaire et fiscal — illustre une recomposition plus large que la seule présence de Trump à Évian : les frontières qui comptent désormais ne sont pas seulement géographiques, elles sont réglementaires et fiscales. La taxe sur les services numériques et la menace douanière sur le vin ne sont pas des épisodes annexes. Elles signalent une collision directe entre la souveraineté fiscale européenne et l’unilatéralisme commercial américain, qui se prolongera bien après la fin du sommet, quelle que soit l’issue du dossier iranien.
En marge de l’agenda diplomatique, Macron a également invité plusieurs figures de l’industrie technologique — dont Sam Altman (OpenAI) et Arthur Mensch (Mistral AI) — pour un déjeuner consacré à la régulation de l’intelligence artificielle et à l’interdiction des réseaux sociaux pour les moins de 15-16 ans.
Que la régulation de l’IA s’invite au menu d’un G7 dominé par un détroit pétrolier et une taxe sur le vin révèle quelque chose de l’époque. La sécurité collective se négocie désormais autant dans les flux immatériels que dans le passage physique des pétroliers.
Ukraine : un dossier au second plan, mais pas absent
Le dossier ukrainien occupera la journée de mardi, avec une session en présence de Volodymyr Zelensky et un aparté possible avec Donald Trump, deux jours après un échange téléphonique entre les deux hommes à l’occasion du quatre-vingtième anniversaire du président américain.
Zelensky a fait savoir qu’il avait proposé une rencontre avec Vladimir Poutine en marge du sommet, profitant de la présence simultanée de Trump, Macron, Starmer et Merz, mais que la Russie n’était, selon lui, « pas prête » à négocier une fin de la guerre.
Pour Macron, qui participe à ce qu’il a lui-même présenté comme sa dernière participation à ce format en tant que président français, l’objectif affiché est d’obtenir de Trump qu’il maintienne son soutien à l’Ukraine et accentuer la pression sur la Russie.
Mais le contexte général du sommet, dominé par l’actualité iranienne et les tensions commerciales, laisse craindre que ce dossier ne bénéficie pas de la même attention que les années précédentes, à un moment où la lassitude occidentale sur ce front est palpable, selon plusieurs observateurs.
Un sommet sous très haute surveillance
L’ouverture du G7 s’est faite dans un dispositif sécuritaire exceptionnel, mobilisant plus de 13 000 membres des forces de l’ordre françaises, appuyées par l’armée suisse en service de soutien.
La veille, 14 juin 2026, un contre-sommet « No-G7 » avait réuni à Genève environ 20 000 manifestants selon la police — dont 30 000 selon les organisateurs, incluant quelque 600 individus de type « black bloc », dont une partie a donné lieu à des affrontements avec la police en fin de cortège, notamment aux abords de la gare et du siège de l’Union internationale des télécommunications.
Macron lui-même s’est rendu lundi matin au poste de commandement du dispositif de sécurité à Évian pour remercier les effectifs mobilisés, qualifiant ce sommet de trois jours de « grande source de fierté pour la France, grande responsabilité ».
Ce niveau de mobilisation, rarement atteint pour une réunion du G7, dit aussi quelque chose du climat dans lequel se tient cette édition : un format que sa propre légitimité oblige à protéger physiquement, au moment même où sa pertinence politique est questionnée de l’extérieur.
Le Sud global, juge de paix
Le « Sud global » sera le juge de paix de cette crédibilité. Pour les pays du Sud global — en particulier les puissances africaines et méditerranéennes exposées aux répercussions énergétiques de la crise d’Ormuz — l’issue de ce sommet aura des effets concrets. La réouverture confirmée du détroit allégerait la pression sur les prix de l’énergie et du transport, pression perceptible depuis fin février dans des économies qui n’ont aucun levier sur le conflit à l’origine de ces perturbations.
Telle est sans doute la leçon la plus durable de ce sommet sous tension: la stabilité énergétique mondiale dépend encore de décisions prises à des milliers de kilomètres de ceux qui en subissent les conséquences immédiates.
