À Sebta, ce n’est pas une frontière qui a cédé, c’est une décolonisation inachevée

Le 30 juillet, jour où le Maroc célébrait le vingt-septième anniversaire de l’accession au Trône de Mohammed VI, des milliers de jeunes ont contourné à la nage la jetée de Tarajal pour entrer à Sebta. Environ 60 000 entrées en quelques jours, selon le président du gouvernement local, Juan Vivas — l’équivalent de 70 % de la population de la ville. Vendredi soir, le ministère espagnol de l’Intérieur comptait déjà plus de 48 300 retours vers le Maroc. Le bilan humain, encore provisoire, se compte en dizaines de morts.

L’Europe a répondu à sa manière. L’Italie a suspendu Schengen avec l’Espagne, suivie de près par la Finlande, le Danemark, les Pays-Bas, la Suède et la République tchèque. La France a quintuplé ses effectifs aux Pyrénées et le président du groupe Les Républicains au Sénat, Mathieu Darnaud, a écrit au Premier ministre pour réclamer une réponse rapide. Ursula von der Leyen a jugé les images « inacceptables » et chargé la commissaire Dubravka Šuica de prendre attache avec le chef de la diplomatie marocaine Nasser Bourita — pendant que son propre commissaire aux affaires intérieures constatait qu’aucun mouvement n’avait été détecté vers le continent. On renforce donc des polices aux Pyrénées pour une ville d’Afrique dont personne ne veut nommer le statut.

L’Europe a vu une crise migratoire. Ce qui s’est rappelé à elle, cette semaine, c’est une décolonisation qu’elle n’a jamais voulu conduire à son terme.

Un contentieux, pas un flux

Sebta et Melilia sont les seules frontières terrestres de l’Union européenne en Afrique. Melilia est sous contrôle espagnol depuis 1497 ; Sebta, sous occupation portugaise en 1415, a été cédée à l’Espagne par le traité de Lisbonne en 1668. Villes autonomes depuis 1995, intégrées à l’espace Schengen, elles restent hors de l’union douanière européenne. S’y ajoutent les îles Jaafarines au large de Ras Kebdana, les rochers de Vélez de la Gomera et d’Al Hoceïma, et l’îlot Leila, qui avait suffi en 2002 à mettre deux armées en mouvement, espagnole et marocaine.

Le Maroc désigne cet ensemble, depuis son indépendance en 1956, comme les derniers vestiges de la présence coloniale sur ses côtes, dont il demande la restitution au titre du parachèvement de son unité territoriale.

Devant l’ONU, Madrid soutient, à propos de Gibraltar, que la décolonisation d’un territoire peut passer par sa restitution à l’État dont il prolonge le sol, au nom de l’intégrité territoriale. Le Maroc ne dit pas autre chose au sujet des présides que Madrid occupe. La contradiction espagnole porte sur le principe invoqué. L’Espagne ne peut pas défendre à New York, pour elle-même, une doctrine qu’elle déclare irrecevable dès qu’elle s’applique à sa propre rive sud.

1987, l’occasion refusée

Le Maroc n’a jamais posé ce dossier en ultimatum. Dans son discours du Trône du 3 mars 1987, Hassan II proposait la création d’une cellule de réflexion bilatérale sur l’avenir des deux villes. Le gouvernement espagnol a refusé, au motif que Sebta et Melilia étant espagnoles, un tel organe ne se justifiait pas. José María Aznar raconte dans ses mémoires que le Souverain lui rappelait encore cette proposition une décennie plus tard, et qu’il lui répondit n’être pas venu au Maroc pour parler de deux villes espagnoles.

Ce refus a été présenté quarante ans durant comme un acte de fermeté. C’était la décision de ne produire aucun cadre. Depuis, cette frontière fonctionne comme un point de tension permanent, où une rumeur, un arrêt de justice mal compris peuvent à tout moment tourner au drame. Au moins vingt-trois morts en juin 2022 à la clôture de Melilia, selon le décompte officiel marocain — davantage selon les organisations de défense des droits humains. Des dizaines cette semaine dans les eaux de Sebta. Chaque fois les mêmes images, la même indignation, et le dossier reposé exactement là où il était.

Ce que la semaine a démontré

Une thèse a circulé en quelques heures : Rabat aurait ouvert une brêche. Les faits disent l’inverse : interceptions et sauvetages au large de Fnideq et de Belyounech, barrages sur les axes menant au littoral, un millier et demi d’interpellations dans le Nord, puis un accord de reprise de l’ensemble des personnes entrées irrégulièrement, sans régularisation — à rebours du précédent de 2021.

Le ministre espagnol de l’Intérieur, Fernando Grande-Marlaska, a salué une coopération qu’il a lui-même qualifiée d’exemplaire. Rabat, dans le même temps, n’a rien proclamé.

La ligne était d’ailleurs fixée depuis 2021, quand Nasser Bourita rappelait que le Maroc « n’a pas besoin d’être noté par l’Espagne ». Treize mille tentatives de migration irrégulière déjouées depuis 2017, plus de quatre mille réseaux démantelés, et le coût d’un bon voisinage assumé pour l’essentiel par le Royaume. Un État qui tient cette ligne au plus fort de la tempête est fondé à demander que l’on discute enfin de ce qui la produit. Un littoral où trois cents mètres d’eau séparent Fnideq d’une ville que le Maroc n’a jamais cessé de tenir pour sienne, sans qu’aucun horizon politique n’ait été proposé aux populations des deux rives. Les réseaux criminels n’ont pas créé cette situation. Ils la monétisent. Une lecture opportuniste d’un arrêt du Tribunal suprême* espagnol rendu début juillet leur a suffi.

Le sol a bougé

Le contexte n’est plus celui de 1987. En mars 2022, Pedro Sánchez a reconnu dans le plan d’autonomie marocain la base la plus sérieuse de règlement au Sahara. En octobre 2025, le Conseil de sécurité a consolidé cette orientation. Et fin avril 2026, la commission des crédits de la Chambre des représentants américaine a inséré dans un rapport budgétaire une formule sans précédent : Sebta et Melilia y sont décrites comme des villes administrées par l’Espagne mais situées en territoire marocain, objet d’une revendication ancienne du Royaume, et le secrétaire d’État y est encouragé à favoriser un engagement diplomatique entre Rabat et Madrid sur leur statut futur.

Même si ce rapport d’accompagnement budgétaire n’a aucune portée législative , sa valeur est ailleurs. Pour la première fois, un document du Congrès traite comme ouverte une question que Madrid tenait pour close ;

Ouvrir le dialogue

La solution ne viendra ni d’une suspension de Schengen, qu’aucun texte européen ne prévoit sous cette forme, ni d’un mur supplémentaire. Elle viendra de ce que l’Espagne refuse depuis 1987 : une table, un ordre du jour, un calendrier. On y traiterait le statut des deux villes et des îles ; le régime frontalier et douanier des provinces de Tétouan et de Nador, qui vivent de cette frontière ; les garanties dues aux habitants de Sebta et de Melilia, dont une part importante est de culture marocaine et musulmane et la lutte conjointe contre les réseaux criminels qui s’enrichissent sur les drames et les morts par noyade.

Le Maroc ne demande ni marche ni coup de force. Il demande que la question soit posée entre voisins et entre alliés. Une décolonisation inachevée ne se referme pas d’elle-même. Elle se rappelle.

 

*L’arrêt du Tribunal suprême espagnol  interdit le refoulement immédiat des migrants passant par mer

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