Le 1er juin 2026, un sujet d’examen régional invitait des élèves marocains de première année du baccalauréat à débattre de l’idée que la femme serait « faite pour se marier et avoir des enfants ». L’indignation suscitée est légitime, et elle s’est exprimée. Mais l’essentiel est ailleurs : un sujet d’examen n’est jamais neutre. C’est un acte de l’État. Et ce jour-là, l’État s’est contredit lui-même.
Une phrase qui engage l’institution
Certaines formulations, parce qu’elles surgissent là où on ne les attend pas, en disent davantage que de longs rapports. Celle-ci en fait partie. Un examen n’est pas une activité pédagogique ordinaire, c’est un moment rare et solennel où l’institution parle d’une seule voix, avec toute son autorité, à une génération entière.
Ce qui s’y écrit n’est pas une opinion parmi d’autres, c’est ce que l’État, comme service public de l’éducation, juge digne d’être pensé, débattu, évalué. La question n’est donc pas de savoir si la phrase a choqué, mais de comprendre comment un dispositif conçu pour émanciper a pu, le temps d’une épreuve, légitimer son contraire.
Où s’est produit le défaut
Comment un tel énoncé devient-il un sujet officiel ? Cette question, davantage que l’indignation, est le véritable sujet. Les épreuves régionales sont élaborées à l’échelle des Académies régionales d’éducation et de formation, puis soumises à une chaîne de relecture — commission d’élaboration, inspection pédagogique, validation — avant d’engager la responsabilité de la tutelle ministérielle.
Comme l’ont rappelé les signataires dans la Lettre ouverte, réunissant des voix de la société civile et du monde académique, politique, artistique, médiatique, chaque sujet est relu par des inspecteurs et des enseignants spécialisés avant d’être validé.
La phrase du 1er juin n’a donc pas jailli d’un esprit isolé. Elle a été proposée, relue, validée. Chaque maillon de la chaîne aurait pu l’arrêter. Aucun ne l’a fait. C’est cette défaillance en cascade — et non une quelconque intention — qui en fait un problème de gouvernance, et non un simple incident. Le sujet n’a pas échappé au système : il a traversé tout son contrôle qualité sans déclencher la moindre alerte.
Le sens se construit, il ne se neutralise pas
On objectera qu’il s’agissait d’un exercice d’argumentation destiné à stimuler l’esprit critique. L’argument ne tient pas. Choisir une prémisse, c’est déjà orienter le débat. Un État ne demande pas à des adolescents de « discuter » si une catégorie de personnes est « faite pour » une fonction, pas plus qu’il ne ferait débattre, au nom de l’esprit critique, de la légitimité de l’esclavage ou d’une discrimination raciale. Certaines bornes du pensable ne sont pas des opinions. Ce sont les fondations mêmes de l’espace public. Les fixer relève précisément du rôle de l’école.
Présenter une assignation patriarcale comme une opinion ordinaire à trancher revient à lui conférer un statut de normalité. Pour l’élève de dix-sept ans qui composait ce matin-là, le message n’a rien d’abstrait : l’examen qui pèsera sur son avenir lui demande, noir sur blanc, d’argumenter à partir d’une phrase qui la réduit à une fonction. L’école devient alors, sans l’avoir voulu, le lieu où une représentation d’exclusion reçoit une validation implicite.
Car l’école est le premier espace où une société construit son sens commun. Avant les lois, avant les médias, elle façonne les cadres mentaux d’une génération. Ce qui va de soi, ce qui se discute, ce qui est inacceptable. Les mots d’un examen ne passent pas, ils s’inscrivent dans le marbre.
À travers ce sujet, ce sont des milliers de jeunes filles qui ont reçu un signal d’une grande ambiguïté. Leur horizon pourrait être défini par d’autres qu’elles-mêmes. Or une femme n’est pas « faite pour ». Elle est libre d’étudier, de créer, de diriger, d’être mère ou de ne pas l’être. Ce n’est pas une revendication, c’est un principe constitutionnel.
Une contradiction interne, non un retard
Il serait tentant — et faux — de lire cet épisode comme le signe d’un « retard » que le Maroc devrait combler en s’inspirant de modèles extérieurs. C’est l’inverse qui est vrai. L’égalité entre les femmes et les hommes n’est pas, au Maroc, une greffe étrangère .C’est une architecture que le pays a produite lui-même, par sa propre trajectoire et son propre référentiel.
La Constitution de 2011 consacre, en son article 19, l’égalité des droits et la parité comme objectif de l’État. Le Code de la famille de 2004 fut une avancée pionnière dans la région. Et la réforme en cours de la Moudawana, engagée par le discours royal du 30 juillet 2022 appelant à une refonte au service de la parité, portée par une commission royale installée fin 2022, dont les recommandations ont été rendues publiques fin 2024 et l’adoption est attendue en 2026, prolonge cette dynamique par un ijtihad assumé. Une lecture renouvelée puisée dans le référentiel national lui-même, et non importée.
La conséquence est nette; le sujet du 1er juin n’est pas en retard sur une norme étrangère, il est en contradiction avec la doctrine que l’État marocain a lui-même écrite. Ce n’est pas une société archaïque qui se révèle, mais une chaîne de production du sens qui a défailli, dans un pays dont les institutions supérieures disent autre chose.
Le problème n’est donc pas civilisationnel. Il est opérationnel . Et et c’est une bonne nouvelle, car ce qui est opérationnel se corrige.
Cinq leviers
Ils visent tous le même point : la chaîne qui a laissé passer. Il faut:
1. Une relecture systématique des sujets sous l’angle de l’égalité, au même titre que les vérifications scientifiques et linguistiques — et non en option.
2. Un référentiel de conception proscrivant explicitement les assignations de genre et les prémisses discriminatoires, opposable à chaque concepteur.
3. Une responsabilité identifiée à chaque étape : qui propose, qui relit, qui valide, qui répond.
4. La formation des concepteurs et des inspecteurs à la déconstruction des stéréotypes, condition d’un enseignement réellement inclusif.
5. Un mécanisme transparent de signalement et de réponse publique, pour qu’un défaut reconnu devienne une correction visible plutôt qu’un silence.
L’exigence de cohérence
L’école forme les citoyennes et les citoyens de demain. C’est là que se construit, concrètement, l’État de droit non comme un principe proclamé, mais comme une cohérence vécue jusque dans les actes les plus ordinaires.
Une institution ne se juge pas seulement à ce qu’elle proclame, mais à ce qu’elle produit dans une simple copie d’examen;
Le sens ne circule pas, il se gouverne. Reste à l’institution à gouverner le sien, à la hauteur de l’architecture qu’elle a elle-même édifiée.
