Gazoduc Afrique-Atlantique : la géographie que l’Afrique se choisit
L’adhésion des États de la CEDEAO à l’accord intergouvernemental du gazoduc Nigeria-Maroc, signée à Freetown, fait entrer le projet dans sa phase opérationnelle. Derrière les chiffres d’un chantier hors norme, c’est une autre carte de l’énergie mondiale qui se dessine, écrite depuis la rive africaine de l’Atlantique.
Le 19 juillet 2026, à Freetown, les États de la CEDEAO ont signé leur adhésion à l’accord intergouvernemental du gazoduc Afrique-Atlantique, dans le prolongement de l’accord conclu à Rabat entre le Maroc et la Mauritanie. Près de 6 900 kilomètres, treize pays, 25 milliards de dollars : les chiffres impressionnent, mais ils ne disent pas l’essentiel. L’essentiel tient dans une phrase que l’Afrique de l’Ouest est en train d’écrire sur elle-même : son gaz desservira ses propres villes avant d’aller ailleurs, et il y circulera par une route qu’elle aura tracée.
Dans le même temps, l’ONHYM et la NNPC, les deux offices porteurs du projet, ont confirmé l’achèvement des études techniques, environnementales et d’ingénierie : le projet entre dans sa phase de développement opérationnel. L’étude d’impact de la section marocaine en précise déjà l’anatomie : un tronçon de 2 220 kilomètres, dont 1 830 à terre et 390 en mer, quatre stations de compression près de Boujdour, Tan-Tan, Agadir et Safi, deux terminaux de réception, dont l’un raccordé au gazoduc Maghreb-Europe. Ce dernier détail n’a rien de technique. Il signifie que le gaz ouest-africain pourra, à terme, entrer dans le réseau européen par le détroit de Gibraltar.
Pour mesurer la portée du projet, il faut le replacer dans son moment. L’Europe a acté sa sortie du gaz russe. Un cinquième du commerce mondial de gaz naturel liquéfié transite par un détroit d’Ormuz dont chaque crise rappelle la vulnérabilité. Dans ce paysage rétréci, toute route nouvelle devient précieuse, et les routes atlantiques, longtemps tenues pour périphériques, retrouvent une centralité stratégique. Le gazoduc n’invente rien : il réactive une géographie.
Mais le lire uniquement depuis l’Europe serait manquer son sens. Ce projet est d’abord une affaire africaine. Porté conjointement par Rabat et Abuja depuis 2016, il a été consolidé par l’Initiative royale pour l’Afrique atlantique, dévoilée en novembre 2023, qui propose aux États du Sahel un accès à l’océan et aux vingt-trois pays riverains un horizon commun de stabilité, de coopération et de prospérité. Le long du tracé vivent plus de 600 millions de personnes pour lesquelles l’accès à l’énergie demeure l’un des premiers empêchements au développement. Conçu pour acheminer jusqu’à 30 milliards de mètres cubes par an, dont la moitié destinée au marché marocain et à l’exportation, ce gazoduc est d’abord un réseau de desserte : l’électricité, l’engrais, l’usine, la ville.
C’est ici que le projet dit quelque chose de plus profond que l’énergie. Pendant des décennies, les grandes infrastructures africaines furent pensées ailleurs, financées ailleurs, orientées vers ailleurs : des lignes qui allaient du gisement au port et du port au Nord, sans s’attarder sur les territoires traversés. Le tracé atlantique inverse la logique. Il part du golfe de Guinée, longe le rivage, irrigue treize pays, s’appuie sur les nouveaux producteurs de gaz que sont devenus le Sénégal et la Mauritanie, et arrive au Maroc comme dans un vestibule de l’Europe, non comme dans un terminus de l’Afrique. La nuance est décisive. Elle sépare l’économie de comptoir de l’économie de continent. L’Afrique atlantique ne s’inspire d’aucun modèle : elle produit sa propre architecture.
Reste le plus difficile. La décision finale d’investissement demeure à prendre, et 25 milliards de dollars ne se lèvent pas sur une carte, fût-elle belle. Mais l’architecture retenue est lucide. Une haute autorité du gazoduc siégera à Abuja pour la coordination politique ; une société de projet, coentreprise entre l’ONHYM et la NNPC, sera établie à Casablanca pour piloter l’exécution, le financement et la construction. Surtout, plutôt que de dépendre d’une décision d’investissement globale et unique, le projet est découpé en segments autonomes, conçus pour fonctionner comme des systèmes indépendants : le Maroc relié d’abord aux gisements de la Mauritanie et du Sénégal, le Ghana à la Côte d’Ivoire, avant le raccordement final aux réserves nigérianes. Les premières livraisons de gaz sont attendues dès 2031. La confiance se construit comme un ouvrage d’art : par sections, par preuves, par constance.
Le Maroc, dans cette affaire, joue une partition singulière. Il ne possède ni le gaz du Nigeria ni les capitaux du Golfe. Ce qu’il apporte est d’une autre nature : une position, une stabilité, une capacité à tenir dans la durée des projets que d’autres abandonnent au premier cycle électoral. Et une idée, surtout : la souveraineté ne se mesure pas au nombre de kilomètres de tubes que l’on possède, mais à la capacité de décider du sens que prend sa géographie. Longtemps, la carte de l’énergie africaine fut dessinée par ceux qui la consommaient. Ce gazoduc propose qu’elle le soit, pour une fois, par ceux qui l’habitent.
On objectera que bien des corridors annoncés sont restés des songes. C’est vrai. Mais la différence entre un songe et un projet tient à l’existence d’études achevées, de tracés arrêtés, d’institutions désignées, de signatures posées. Ce seuil vient d’être franchi à Freetown. Il ne garantit rien ; il change la nature de la question. Celle-ci n’est plus de savoir si l’Afrique atlantique peut écrire sa propre carte de l’énergie. Elle est de savoir qui, en Europe et ailleurs, aura la lucidité de la lire à temps.
