Sebta, capitale oubliée du savoir marocain

En 1154, à Palerme, un savant achève pour le roi normand Roger II l’une des plus ambitieuses représentations du monde médiéval : soixante-dix cartes et un vaste planisphère gravé sur un disque d’argent de près de deux mètres de diamètre. L’ouvrage porte un titre qui invite déjà au voyage : « Le Livre du divertissement de celui qui désire parcourir le monde ». Son auteur, Mohammed Al-Idrissi, est également connu comme Al-Qurtubi Al-Hasani Al-Sabti. L’homme de Sebta.

C’est de cette ville du détroit, où il était né vers 1100 sous les Almoravides, qu’il était parti dessiner la terre entière pour une cour d’Europe.

Aujourd’hui, Sebta n’apparaît presque plus que dans le vocabulaire de la frontière : clôtures, contrôles, passages, flux migratoires. Cette représentation finit par masquer une autre ville, plus ancienne, que le grillage contemporain ne peut contenir. Aux XIIᵉ et XIIIᵉ siècles, Sebta fut un grand port du détroit et l’un des foyers intellectuels de l’Occident musulman. Le savoir ne faisait pas qu’y transiter. Il s’y élaborait, se transmettait de maître à disciple, puis circulait vers Marrakech, Fès, Cordoue, Grenade, Alep ou Palerme.

Peut-on qualifier de marocaine la Sebta du XIIᵉ siècle ? La ville releva durant de longues périodes de dynasties dont le centre politique se trouvait à Marrakech ou à Fès : Almoravides, Almohades, puis Mérinides. Son histoire ne fut jamais une ligne droite. Mais les liens institutionnels, religieux et humains qui l’unissaient à l’espace marocain demeurèrent profonds.

Les grandes figures de Sebta appartiennent aussi à l’Andalousie et à la Méditerranée. Le Maroc ne les enferme pas dans une frontière. Il les porte dans sa mémoire.

Ayyad Ibn Moussa Al-Yahsoubi naît dans la ville en 1083. Celui que la postérité appellera le Cadi Ayyad reçoit son premier enseignement auprès des maîtres de Sebta, avant de gagner Cordoue et d’y suivre les leçons d’Ibn Rochd l’Ancien, grand-père d’Averroès. De retour chez lui, il siège au conseil de gouvernement et exerce la judicature pendant plus de quinze ans, avant d’être nommé cadi de Grenade.

Son autorité repose notamment sur deux œuvres que tout distingue. Le Tartib al-madarik, vaste répertoire des savants malékites, l’installe parmi les grandes références juridiques de l’Occident musulman. La Chifa, consacrée aux vertus du Prophète, relève davantage de la dévotion et continue d’être lue dans une grande partie du monde musulman.

À sa mort, en 1149, le Cadi Ayyad est enterré près de Bab Aïlen, à Marrakech, où il est compté parmi les sept saints de la ville. Son nom est également celui de l’université de Marrakech. Ainsi, près de neuf siècles après sa naissance à Sebta, un juge venu du détroit continue de veiller symboliquement sur des générations d’étudiants marocains.

Son héritage ne s’interrompt pas avec sa disparition.

Dans la Sebta du siècle suivant, un enfant orphelin, placé chez un tisserand, quitte régulièrement l’atelier pour assister aux leçons de Mohammed Al-Fakhkhar. Cet élève clandestin s’appelle Ahmed Ibn Jaafar Al-Khazraji. Son maître avait lui-même étudié auprès du Cadi Ayyad.

La filiation est remarquable. Dans une même ville, le savoir passe du juge à son disciple, puis du disciple à celui qui deviendra l’un des saints les plus vénérés de Marrakech.

Arrivé très jeune dans la capitale almohade, Ahmed Al-Khazraji y développe, autour du verset « Dieu ordonne la justice et la bienfaisance », une pensée du don et de la redistribution. Mort en 1204, il demeure connu sous le nom de Sidi Bel Abbès Es-Sebti, saint patron de Marrakech. Sa nisba elle-même — Es-Sebti, le Sebtaoui — maintient la ville au cœur de la piété populaire marocaine.

Au XIIIᵉ siècle, Sebta ne se contente plus de former des savants et des saints. Elle tente aussi de répondre, par les institutions et par la culture, aux menaces qui l’entourent. Le juriste Abou Al-Abbas Al-Azafi compose un ouvrage consacré à la naissance du Prophète et encourage la célébration publique du Mawlid.

La fête avait des précédents en Orient. Mais c’est sous l’impulsion des Azafides qu’elle se diffuse depuis Sebta dans le Maghreb occidental. Ce choix religieux peut également se lire comme un geste politique , celle de la réponse spirituelle d’une cité lettrée à la pression militaire venue du nord.

Les Azafides gouvernent alors une ville de juristes, de marchands et de marins, engagée dans les rapports de force du Maroc et de la Méditerranée. Sebta commerce avec Gênes et Barcelone, négocie avec les puissances voisines et regarde vers l’Europe sans cesser d’appartenir à son propre rivage.

Ses enfants, eux, continuent de voyager.

Mohammed Ibn Rushayd Al-Fihri, né à Sebta en 1259, tire de plusieurs années de pèlerinage une importante relation de voyage avant de finir sa vie comme juge à Fès. Un siècle plus tôt, Joseph ben Judah, médecin et philosophe juif originaire de la ville, avait gagné l’Orient pour étudier auprès de Maïmonide. Le Guide des égarés fut rédigé pour ce disciple venu de la rive sud du détroit.

Qu’un sommet de la philosophie médiévale ait pris la forme d’une adresse à un homme de Sebta dit mieux que de longs discours ce que fut cette cité : un lieu capable de former des esprits qui allaient nourrir les bibliothèques du monde.

La conquête portugaise de 1415 referme ce chapitre. L’Espagne hérite de la ville en 1668. Six siècles de présence étrangère ne peuvent être ni ignorés ni effacés. Ils n’ont pourtant rien pu sur l’essentiel, car l’essentiel avait déjà traversé le détroit dans l’autre sens.

L’héritage de Sebta n’est pas enfermé derrière son grillage. Il est à Marrakech, dans deux tombeaux que le pays vénère et dans une université qui porte le nom d’un juge. Il est dans le Mawlid célébré chaque année. Il est dans cette nisba — Es-Sebti — que portent encore des saints, des rues et des familles d’un bout à l’autre du royaume.

On demande ce que Sebta représente pour le Maroc. La réponse tient en une phrase : on peut occuper une ville ; on n’occupe pas ce qu’elle a donné.

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