En diplomatie, les itinéraires parlent avant les communiqués. Pour sa première visite officielle à l’étranger, le Premier ministre français a choisi le Maroc. Sébastien Lecornu aurait pu inaugurer son mandat à Berlin, à Bruxelles ou à Washington. C’est à Rabat qu’il est venu, ce jeudi 16 juillet, coprésider avec Aziz Akhannouch la quinzième Réunion de haut niveau entre les deux pays — et y prononcer les mots qui donnent à cette journée sa véritable portée. La prochaine visite d’État du Roi Mohammed VI en France devrait déboucher, selon lui, sur un «traité d’amitié hors normes», appelé à dépasser le Partenariat d’exception renforcé lui-même.
En fonction depuis l’automne 2025 seulement, le chef du gouvernement français est arrivé entouré d’une douzaine de ministres — une délégation qui dit, à elle seule, l’ambition retrouvée. Il faut pourtant mesurer d’où l’on vient pour comprendre où l’on va. Cette instance de dialogue, imaginée il y a plus de trente ans lors de la visite d’État de feu Hassan II en France, était en sommeil. La dernière édition à Paris en décembre s’est tenue 2019 et au Maroc en 2017. Entre-temps, la relation a traversé sa crise la plus profonde — visas, Sahara, allégations d’écoutes — sans que jamais son courant profond ne s’interrompe. Les chiffres en témoignent avec une éloquence que les brouilles n’ont pas entamée. Les échanges commerciaux ont atteint un record historique de 14,8 milliards d’euros en 2024 et ont plus que doublé depuis 2015 — les années de froid comprises — pour dépasser 15 milliards d’euros en 2025. Voilà le paradoxe fondateur de cette refondation : l’économie n’a jamais cessé, c’est le politique qui manquait. Ce que Rabat attendait de Paris ne se comptait pas en contrats. Cela s’appelait une position.
Elle est venue en juillet 2024, lorsque la France a officiellement soutenu le plan d’autonomie marocain pour le Sahara comme seule base d’une solution politique — inflexion majeure de la diplomatie française, consacrée trois mois plus tard par la visite d’État d’Emmanuel Macron et ses 22 accords. À Rabat ce jeudi 16 juillet 2026, Akhannouch a salué cette position comme le socle du climat de confiance retrouvé. Le déplacement est décisif : le Sahara n’est plus l’objet de la relation, il en est devenu la prémisse. Et c’est parce que cette prémisse est acquise que tout le reste suit.
Tout le reste, précisément : quatorze accords, dont la sobriété même constitue le message. Ni mégacontrat, ni annonce à onze chiffres — Ce qui a été signé jeudi relève d’un autre registre : celui du travail de fond, patient et durable, par lequel les États bâtissent ce qui leur survivra. Lus dans leur substance, ces quatorze textes dessinent trois mouvements.
Une sobriété assumée
L’enracinement institutionnel, d’abord. Annexe à un arrangement existant sur l’aviation civile, termes de référence d’un comité bilatéral «industrie de défense», conventions unissant des institutions sœurs — CEREMA et LPEE pour l’ingénierie publique, La Poste et Barid Al Maghrib, l’École nationale supérieure maritime et l’Institut supérieur d’études maritimes. Ce vocabulaire sans éclat est celui des bâtisseurs. Il prépare l’édifice annoncé, celui du traité d’amitié, piloté par un groupe de travail mixte de 11 personnalités désignées par le Roi Mohammed VI et le président français etcouvrant les volets diplomatique, économique, sécuritaire, éducatif et culturel.
Après la réconciliation, le droit prend le relais de la parole : une relation qui se donne des comités, des rendez-vous réguliers et bientôt un traité est une relation qui a connu le prix des promesses non tenues et qui s’en protège.
Le glissement vers l’immatériel, ensuite — et c’est le mouvement le plus révélateur. Sur quatorze textes, six touchent à la langue, à la mémoire ou à la création : enseignement de l’arabe et de l’histoire-géographie dans le réseau français, partenariat entre l’Institut du monde arabe et le ministère de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication, résidences d’artistes, fonds pour les auteurs et producteurs africains, archives militaires. Ce dernier texte mérite qu’on s’y arrête : ouvrir par convention l’accès aux archives militaires, c’est accepter d’organiser ensemble le rapport à l’histoire partagée, y compris ses pages sensibles. Les deux pays ne négocient plus seulement des marchandises ; ils conviennent des conditions dans lesquelles leur récit commun se documente, s’enseigne et se transmet. Le sens est devenu matière à traité.
L’égalité retrouvée, enfin, lisible dans l’esprit même des accords. L’arabe entrant comme discipline structurée dans le réseau d’enseignement français inverse un mouvement vieux d’un siècle : longtemps, la langue voyageait dans un seul sens. Le déséquilibre des investissements se corrige lui aussi : si la France demeure le premier investisseur étranger au Maroc avec 30,8% du stock total, le Maroc est devenu le premier investisseur africain en France, ses avoirs passant de 372 millions d’euros en 2015 à 1,7 milliard en 2024 — multipliés par plus de 4 en une décennie. Le Royaume ne figure dans ces conventions ni comme récipiendaire ni comme marché : il y contracte en producteur de sa propre architecture, d’égal à égal.
Reste l’horizon que Lecornu a dessiné sans détour : faire des deux pays un «port d’amarrage». La France ancrant le Maroc à l’Union européenne, le Maroc ancrant la France à un continent africain où leurs intérêts de sécurité convergent face à la menace au Sahel. Cette ambition a trouvé jeudi sa traduction la plus régalienne. Car en marge de la réunion, le ministre délégué, chargé de l’Administration de la Défense Nationale, Abdeltif Loudyi, et la ministre française des Armées, Catherine Vautrin, ont signé un arrangement technique et un mémorandum sur la coopération dans l’industrie de défense qu’un comité bilatéral créé le jour même devra faire vivre. Coproduire de l’armement suppose un degré de confiance qu’aucune déclaration ne peut simuler.
Trois échéances diront si cette ambition tient ses promesses. L’exécution des deux prêts de l’Agence française de développement — RER de Rabat, politique de l’eau — , le Maroc étant le premier récipiendaire des financements de l’AFD. La vitalité réelle du comité industrie de défense, épreuve de vérité de la profondeur stratégique. Et le traité «hors normes» lui-même, qui devra transformer une amitié d’exception en engagement de droit — c’est-à-dire en relation capable de survivre aux alternances.
Le 16 juillet 2026 ne restera pas dans les mémoires pour ses images. Il y resterait pour autre chose : le jour où Rabat et Paris ont cessé de proclamer leur relation pour commencer à la gouverner — jusque dans ses archives, sa langue et ses récits. Les partenariats qui durent sont ceux qui ont compris qu’on ne signe pas seulement des contrats. On signe du sens.
