#Série : Gouverner le sens à l’ère de l’intelligence artificielle
# Le modèle marocain de souveraineté cognitive
L’intelligence artificielle est généralement abordée sous l’angle de la technologie, de l’innovation ou de la régulation. Plus rarement est posée une question pourtant décisive : qui gouverne le sens dans un monde où les algorithmes deviennent les principaux intermédiaires de la connaissance ?
Cette série propose une réflexion sur cette mutation à partir de l’expérience marocaine. Elle défend une thèse simple : le véritable enjeu de l’intelligence artificielle n’est pas seulement la maîtrise des infrastructures numériques, mais la capacité des institutions à préserver leur fonction de médiation, de transmission et de production de sens.
Au fil d’une série de textes, cette réflexion développera progressivement le concept de gouvernance du sens, en montrant comment le Maroc a construit, depuis plus de vingt ans, un modèle original fondé sur la continuité institutionnelle, l’unité de la référence religieuse et la souveraineté numérique. Chaque texte peut être lu indépendamment. Ensemble, ils constituent les chapitres d’un même essai consacré à une question appelée à devenir centrale au XXIᵉ siècle : la souveraineté cognitive.
Texte n°1 — Qui gouverne le sens ?
Il est des révolutions dont on mesure immédiatement les effets. D’autres transforment plus discrètement les fondements mêmes de nos sociétés. L’intelligence artificielle générative appartient à cette seconde catégorie. En quelques années, elle est devenue un interlocuteur quotidien pour des centaines de millions de personnes. On l’interroge sur la santé, le droit, l’histoire, l’éducation, mais aussi sur la religion, la morale ou les choix de vie. Une nouvelle médiation s’est installée entre le citoyen et le savoir.
Cette évolution est souvent présentée comme une avancée technologique. Elle est en réalité une mutation beaucoup plus profonde. Car lorsqu’un algorithme répond à une question, il ne se contente pas de restituer une information : il sélectionne, hiérarchise, reformule et organise un discours qui sera souvent reçu comme une réponse d’autorité. La question fondamentale n’est donc plus seulement de savoir si cette réponse est exacte. Elle est de déterminer qui en garantit le sens. C’est la question de la souveraineté cognitive.
Pendant des siècles, la transmission des connaissances s’est appuyée sur des institutions. L’école, l’université, les académies, les bibliothèques, les églises ou les mosquées n’étaient pas de simples lieux de diffusion du savoir. Elles en assuraient la cohérence, la continuité et la légitimité. La connaissance ne circulait pas seule ; elle était portée par des communautés, des méthodes et des responsabilités.
L’intelligence artificielle modifie profondément cet équilibre. Pour la première fois dans l’histoire, un système technique peut produire instantanément une réponse argumentée, sans appartenir à une institution, sans porter de responsabilité et sans s’inscrire dans une tradition intellectuelle. Il devient ainsi un médiateur universel, mais un médiateur sans mémoire institutionnelle.
Cette situation oblige à distinguer deux réalités que notre époque tend à confondre : l’information et le sens.
L’information peut être produite, copiée et diffusée à une vitesse inédite. Le sens, lui, ne se réduit jamais à un ensemble de données. Il suppose un contexte, une interprétation, une hiérarchie des références et une responsabilité dans la transmission. C’est précisément cette différence que le philosophe Régis Debray avait mise en lumière en distinguant la communication, qui transporte des informations dans l’espace, de la transmission, qui fait vivre une civilisation dans le temps.
Cette intuition rejoint une idée formulée plusieurs siècles auparavant par Ibn Khaldoun. Pour lui, les idées ne survivent pas par leur seule force intellectuelle. Elles traversent les générations parce qu’elles sont portées par un ʿumrān, c’est-à-dire un ensemble d’institutions, de pratiques, de maîtres et de disciples qui assurent leur continuité. Une civilisation ne se maintient pas grâce à ses textes uniquement ; elle se maintient grâce aux institutions qui les interprètent et les transmettent.
Cette double lecture permet de comprendre que la véritable question posée par l’intelligence artificielle n’est pas technologique. Elle est institutionnelle. Qui demeure responsable de la transmission lorsque les principaux intermédiaires deviennent des algorithmes ? Qui garantit la continuité d’une tradition lorsque les réponses sont produites par des modèles statistiques entraînés sur des milliards de documents ?
La réponse à cette question déterminera une grande partie des équilibres intellectuels et culturels du XXIᵉ siècle.
Nous sommes en effet entrés dans une nouvelle forme de compétition internationale. Longtemps, les États ont cherché à maîtriser leurs territoires, leurs ressources naturelles ou leurs infrastructures critiques. Aujourd’hui, un autre enjeu apparaît : la maîtrise des univers de sens. Les modèles d’intelligence artificielle apprennent à partir des corpus qui leur sont fournis. Ces corpus reflètent des langues, des références, des priorités culturelles et des visions du monde. Aucune intelligence artificielle n’est culturellement neutre ; chacune reproduit, consciemment ou non, les équilibres présents dans les données qui l’ont façonnée.
Dans ce contexte, la souveraineté ne peut plus être pensée uniquement comme une question de serveurs, de réseaux ou de puissance de calcul. Elle devient aussi une question de capacité à produire, protéger et transmettre un univers de références propre. Autrement dit, une souveraineté cognitive.
C’est précisément dans cette perspective que l’expérience marocaine mérite d’être examinée. Depuis plus de vingt ans, le Royaume a conduit une transformation numérique profonde de son institution religieuse. Cette évolution est souvent décrite à travers ses plateformes, ses services numériques ou ses outils de communication. Pourtant, son apport essentiel réside ailleurs. Le numérique n’y a jamais été conçu comme un substitut aux institutions, mais comme un prolongement de leur mission.
Cette distinction est fondamentale. Une institution qui délègue entièrement la production du savoir à la technologie finit par perdre sa fonction de médiation. À l’inverse, une institution qui met la technologie au service de sa mission renforce sa capacité de transmission. Le numérique devient alors un instrument de continuité plutôt qu’un facteur de rupture.
C’est cette logique que je propose d’appeler la gouvernance du sens : la capacité d’une institution à demeurer l’autorité légitime de transmission d’un patrimoine intellectuel et spirituel tout en intégrant les technologies de son époque.
Loin d’opposer tradition et innovation, cette approche les articule. Elle rappelle que la question décisive n’est pas de savoir si les institutions doivent utiliser l’intelligence artificielle, mais comment elles peuvent continuer à gouverner le sens dans un monde où les algorithmes deviennent les principaux intermédiaires de la connaissance.
Le débat sur l’intelligence artificielle ne fait que commencer. Pourtant, une certitude s’impose déjà. Les puissances du XXIᵉ siècle ne seront pas seulement celles qui posséderont les modèles les plus puissants. Elles seront celles dont les institutions demeureront capables de produire, de transmettre et de légitimer le sens. Car une civilisation ne s’éteint pas quand elle perd ses outils — elle s’éteint quand elle cesse d’interpréter elle-même le monde.
Le prochain texte montrera que cette gouvernance du sens ne relève pas d’une intuition. Elle peut être définie comme un concept, fondé à la fois sur une réflexion théorique et sur une expérience institutionnelle. C’est à cette construction intellectuelle qu’est consacré le deuxième volet de cette série.
*Le fil de la série— La gouvernance du sens : capacité d’une institution à demeurer l’autorité légitime de transmission d’un patrimoine intellectuel et spirituel tout en intégrant les technologies de son époque.
Série proposée par Hakim El Ghissassi
À suivre : Texte n°2 — «La gouvernance du sens : de Régis Debray à Ibn Khaldoun».
