Le Forum du festival des musiques sacrées met à l’honneur les maâlemines, les gardiens du patrimoine
Le Forum du festival de Fès des musiques sacrées du monde a mis en lumière, samedi, le rôle et la place du maâlem, qui est, plus qu’un détenteur de savoir-faire artisanal, un passeur de mémoire, un créateur et un maillon essentiel dans la transmission d’un patrimoine vivant.
Tenue sous le thème « Fès et les maâlemines, gardiens du geste et du patrimoine », cette rencontre a réuni écrivains, intellectuels, chercheurs et acteurs culturels autour d’une réflexion sur la place des maîtres artisans dans la préservation des métiers d’art, leur capacité à se réinventer face aux mutations contemporaines et les défis posés par l’industrialisation, la reproduction de masse et l’intelligence artificielle.
Intervenant à cette occasion, l’écrivain Tahar Ben Jelloun a souligné l’importance du Forum, organisé dans le cadre du festival de Fès des musiques sacrées du monde, estimant qu’il constitue une occasion de rendre hommage aux maâlemines, qu’il a qualifiés d’artistes du quotidien, porteurs d’un savoir-faire vivant et animés par un esprit permanent de transmission auprès des apprentis.
Il a relevé que cette reconnaissance prend un sens particulier à Fès, ville qu’il a présentée comme un creuset de culture et de civilisation, où s’est développée une grande tradition des métiers artisanaux marocains, notamment dans le cuivre, le bois, le cuir et d’autres formes de création liées à la vie quotidienne.
Tahar Ben Jelloun a ajouté que l’art des maâlemines n’est pas un art abstrait, mais un art concret et intégré à la vie des gens, à travers la fabrication d’objets, la sculpture du bois, le travail des matériaux et l’embellissement des espaces, faisant de ces métiers un patrimoine vivant au service de la mémoire, de l’usage et de la beauté.

De son côté, le professeur et écrivain Fouad Laroui a développé une réflexion sur le rapport entre intelligence artificielle, artisanat et art, en soulignant que l’IA est aujourd’hui capable de reproduire des formes, des gestes, des motifs et des objets, ce qui peut représenter un danger réel pour les artisans si leur travail reste perçu uniquement comme une production technique ou utilitaire.
Il a ainsi estimé que, pour résister à cette concurrence nouvelle, l’artisanat doit nécessairement être élevé au rang d’art, en mettant en avant ce qui ne peut être réduit à une simple reproduction mécanique, à savoir la main, l’intention, l’histoire, la transmission, la sensibilité et le regard singulier du maâlem.
À travers plusieurs références à l’histoire de l’art, M. Laroui a expliqué que la force d’une œuvre ne réside pas uniquement dans sa forme visible, mais dans tout ce qu’elle porte de contexte culturel, religieux, social ou personnel, ainsi que dans les énigmes, les lectures multiples et les débats qu’elle suscite parfois pendant des siècles.
Pour lui, l’œuvre d’art demeure indissociable de l’être humain qui l’a produite, avec son vécu, ses blessures, ses imperfections, son inconscient et son point de vue, là où l’intelligence artificielle reste un outil fondé sur le code, capable d’imiter mais incapable de porter cette profondeur humaine qui donne à l’art sa vérité et sa richesse.
Dans une déclaration à la MAP, le président de l’Université Sidi Mohammed Ben Abdellah de Fès, Mustapha Ijjaali, a indiqué que cette rencontre a permis de mettre en lumière les avancées réalisées par l’université en matière de recherche scientifique sur le patrimoine et sur la relation entre le chercheur et le maâlem, à travers des travaux menés durant plusieurs années par des équipes pluridisciplinaires, en étroite collaboration avec les maîtres artisans.
M. Ijjaali a ajouté que ces recherches, ayant abouti à des résultats reconnus à l’échelle internationale, contribuent à valoriser les maâlemines, à préserver les gestes et savoir-faire traditionnels et à renforcer le rayonnement du patrimoine de Fès, cité millénaire au cœur de cette édition du festival.
En replaçant les maâlemines au cœur du débat, le Forum a mis en lumière la nécessité de reconnaître l’artisanat comme un art vivant, porteur de mémoire, de création et de transmission, mais aussi comme un patrimoine confronté aux défis de la reproduction industrielle, du marché et des nouvelles technologies.
