Vingt ans après l’entrée en vigueur du Code de la famille de 2004, le Maroc poursuit la révision de l’un de ses textes les plus sensibles. Relancé par la lettre royale du 26 septembre 2023, puis structuré par le communiqué du Cabinet royal du 23 décembre 2024, le chantier reste ouvert. En mars 2026 encore, il est présenté par les autorités comme l’un des grands projets législatifs en cours, inscrit dans une approche progressive et encadrée.
Un chantier dans la durée
La réforme de la Moudawana ne s’inscrit pas dans une séquence courte. Elle se déploie dans le temps long d’une société en transformation. Depuis 2023, le processus suit une trajectoire balisée : consultations élargies, arbitrage institutionnel, puis traduction législative attendue.
Le communiqué royal du 23 décembre 2024 marque une étape structurante : il confirme que plus de cent propositions d’amendement ont été examinées, après consultation des institutions concernées et saisine du Conseil supérieur des oulémas pour les questions liées aux textes religieux. Il fixe également une ligne claire : inscrire la réforme dans le respect des constantes du Royaume, selon le principe de ne pas interdire le licite ni autoriser l’illicite.
Deux ans plus tard, le chantier demeure actif. En mars 2026, lors d’une rencontre nationale consacrée à l’accès des femmes à la justice, le ministère de la justice a rappelé que la réforme de la Moudawana constitue l’un des principaux chantiers législatifs en cours, confirmant ainsi qu’aucune version définitive n’a encore été arrêtée.
Un droit au cœur de la vie sociale
La Moudawana n’est pas un texte abstrait. Elle structure des situations concrètes et quotidiennes. Les données du ministère de la justice le rappellent : en 2023, le Maroc a enregistré 249 089 actes de mariage et 24 162 divorces par consentement mutuel.
Ces chiffres donnent la mesure de l’enjeu. Le droit de la famille n’est pas un domaine périphérique. Il touche directement les équilibres sociaux, les conditions de vie des ménages et la stabilité des relations familiales.
Dans le même temps, les travaux du Haut-Commissariat au Plan montrent que la structure familiale évolue : transformation des ménages, évolution de l’âge au mariage, recomposition des solidarités. La réforme intervient donc dans un environnement mouvant, où les pratiques sociales ne correspondent plus toujours aux cadres juridiques existants.
Une réforme sous encadrement institutionnel
Dès l’origine, le processus a été cadré pour éviter deux écueils : la rupture brutale et l’immobilisme. La lettre royale de 2023 a posé les bases d’une approche participative. Le communiqué de 2024 a ensuite précisé les conditions d’arbitrage.
La réforme repose ainsi sur une architecture à plusieurs niveaux : arbitrage royal; expertise juridique et gouvernementale; validation doctrinale par le Conseil supérieur des oulémas et traduction législative par le gouvernement
Ce dispositif traduit une volonté de maîtrise. La réforme n’est pas abandonnée à la seule pression du débat public. Elle est organisée dans un cadre institutionnel qui vise à maintenir la cohérence du système. Ce que le débat met en tension.
Les thèmes abordés — mariage des mineures, polygamie, pensions alimentaires, garde des enfants, autorité parentale, travail domestique non rémunéré, questions successorales — révèlent une réalité : la réforme ne porte pas seulement sur des dispositions techniques.
Elle engage des visions différentes de la famille, du rôle de l’État et du rapport entre norme religieuse et évolution sociale.
En avril 2025, l’organisation par le ministère de la justice d’une rencontre internationale sur la reconnaissance du travail domestique non rémunéré en cas de divorce a montré que le chantier ne se limite pas à des arbitrages internes. Il s’inscrit aussi dans une réflexion comparative et technique.
Entre adaptation et continuité
Dans un entretien publié fin décembre 2024 par Hespress, le professeur Abderrahim El Amine propose une lecture éclairante. Selon lui, les modifications projetées visent à corriger les dysfonctionnements révélés par vingt années d’application, tout en mobilisant un ijtihad encadré pour faire évoluer certaines dispositions dans le sens de la justice et de l’équité.
Cette lecture n’a pas valeur normative. Elle relève d’une interprétation experte. Mais elle met en lumière une logique importante : la réforme ne se présente ni comme une rupture doctrinale, ni comme un simple maintien de l’existant, mais comme une adaptation régulée.
Une ligne de crête
Le cœur du processus réside dans une tension difficile à résoudre. D’un côté, la réalité sociale pousse à corriger des désajustements devenus visibles. De l’autre, le maintien d’un cadre normatif stable demeure une condition de cohésion.
Entre les deux, s’exerce une pression croissante : celle du débat public, des réseaux numériques, des comparaisons internationales et des attentes contradictoires adressées à la réforme.
Le test contradictoire est clair. Certains jugent la réforme trop prudente. D’autres estiment qu’elle ouvre déjà des brèches sensibles. La réponse institutionnelle consiste à éviter le basculement dans l’un ou l’autre excès, en maintenant une logique d’ajustement progressif.
Réformer sans désaligner
La réforme de la Moudawana apparaît ainsi comme un exercice d’équilibre. Elle tente de maintenir l’alignement entre trois dimensions : le référentiel religieux, la réalité sociale et la décision institutionnelle.
Ce choix n’est pas neutre. Il traduit une manière spécifique de gouverner le changement : non par rupture, mais par ordonnancement, hiérarchisation des légitimités et intégration graduée des évolutions.
Dans ce cadre, la famille demeure une institution centrale. Elle est à la fois un espace de solidarité, de transmission et de régulation sociale. Intervenir sur le droit de la famille revient donc à agir sur l’un des fondements de la cohésion collective.
Une réforme encore ouverte
À ce stade, le constat est simple : la réforme est engagée, mais elle n’est pas achevée. Le texte de 2004 reste en vigueur, tandis que le processus de révision suit son cours.
L’actualité de la Moudawana ne tient donc pas à une rupture déjà actée, mais à une transformation progressive dont l’issue reste en construction. En 2026, le chantier est toujours présenté comme prioritaire, ce qui confirme son importance stratégique.
Au fond, la question dépasse le contenu du Code de la famille. Elle porte sur la capacité d’une société à réformer ses normes les plus sensibles sans perdre sa cohérence.
Sur ce point, la Moudawana est plus qu’un texte. Elle est un miroir tendu au Maroc contemporain.
