En France, la diaspora algérienne entretient la « flamme du Hirak »

Rassemblements le dimanche, marches aux dates historiques, débats pour préparer l' »après »… La diaspora algérienne s’emploie à entretenir en France « la flamme du Hirak », le soulèvement populaire antirégime, mis sous l’éteignoir par le confinement du Covid-19 et une vague de répression.

Prochaine grande mobilisation: le 1er novembre, qui coïncidera avec l’anniversaire du début de la guerre d’indépendance (1954-1962) et un référendum sur une nouvelle mouture de la Constitution algérienne, censée répondre aux revendications du « Hirak béni » mais critiquée car n’aboutissant pas au « changement de système » réclamé par les manifestants.

Depuis le début, la diaspora — dont les représentants les plus nombreux sont en France — évolue en miroir du « Hirak » algérien. Le mouvement qui a éclaté en février 2019 a suscité un engouement inédit, mobilisant certains dimanches à Paris jusqu’à 30.000 Algériens de France, du jamais vu sur le sol français depuis les années 60 et les manifestations pro-indépendance.

La diaspora a pris le relais, « entretient la flamme » et donne « une continuité aux revendications algériennes » car « le pouvoir profite de cette période pour mettre la pression, réprimer les gens qui sortent revendiquer, ils font des arrestations arbitraires », dénonce Faïza Menaï, co-fondatrice du collectif « Debout l’Algérie ».

Selon le Comité national pour la libération des détenus (CNLD), près de 90 personnes sont détenues actuellement pour des délits d’opinion en Algérie.

Pour Meziane Abane, du collectif « Double Rupture ni islamiste ni militaire », avec la reprise de ses manifestations en septembre, la diaspora a « redonné espoir au peuple en Algérie qui souffre du pouvoir, du +corona+, de la crise économique et du confinement qui a trop duré ».

La diaspora ne se mobilise pas qu’à Paris, où une trentaine de collectifs sont représentés, mais également en province et à l’étranger.

 

Posters « Wanted »

Place de la République, tout le monde le connaît. Nasser Yanat, géant kabyle à casquette, arrivé en France en 1992, est « l’affichiste propagandiste » du « Hirak » en France. Cet anarchiste s’est rendu célèbre par ses posters « Wanted » à l’effigie de généraux ou caciques algériens.

Les « Wanted » soutiennent, selon lui, « la révolution » en cours « parce que les gens s’identifient, parce que je dénonce l’injustice, quand les gens n’osent pas », explique-t-il.

Pour Didier Le Saout, enseignant spécialisé dans les mouvements sociaux au Maghreb à l’université de Paris-Saint-Denis, la participation de la diaspora au hirak est passée « à une phase de professionnalisation » avec la multiplication des collectifs et l’apparition d' »agoras » Place de la République.

Et elle cherche « à diversifier ses modes d’action », avec des manifestations ponctuelles devant les consulats d’Algérie, le Quai d’Orsay, ou la mobilisation pour la libération du journaliste Khaled Drareni, condamné à deux ans de prison ferme.

 

 « Pression sur les décideurs »

Pour la diaspora, le « Hirak » doit entrer dans une nouvelle phase et se doter, selon Omar Bouraba, un militant d’Acda (Agir pour le changement et la démocratie en Algérie), d' »un instrument politique, soit des assises ou un congrès, pour abattre le régime ».

« Manifester n’est pas suffisant », renchérit Meziane Abane: « Il faut imposer un débat, on pourrait reprendre l’exemple de l’insurrection en Algérie qui en deux ans avec le Congrès de la Soummam (1956-1958) s’était doté d’un outil » posant « les principes d’une Algérie démocratique et républicaine ».

D’autres militants voudraient une charte autour de quelques piliers (liberté d’expression, égalité entre citoyens, démocratie) et un gouvernement de transition.

Un autre vecteur d’action passe par une mobilisation plus en profondeur, notamment des millions de binationaux. Car « le mouvement de soutien depuis la France est aussi un mouvement d’affirmation de son algérianité sur le sol français », relève M. Le Saout.

« Il inclut toutes les catégories de personnes qui ont un rapport à l’Algérie », à travers leur parcours ou celui de leur famille, observe le professeur, soulignant que le « Hirak » mobilise même « ceux qui avaient remisé l’idée d’émettre un avis sur ce qui se passe en Algérie ».

Selon Faïza Menaï, la diaspora doit « mettre la pression sur les décideurs ici en France et sur les Etats étrangers pour qu’ils arrêtent de soutenir un pouvoir mafieux et illégitime ».

C’est dans ce cadre que les émigrés algériens et leurs descendants, qui seraient au moins 2,5 millions en France, peuvent jouer un rôle, estime-t-elle.

« On a des franco-algériens dans des mairies où il y a beaucoup d’administrés », par exemple Aubervilliers ou Bonneuil-sur-Marne, qui ont soutenu « la cause algérienne », se réjouit Faïza Menaï. Le fait que des « élus français interpellent leur président est bénéfique pour nous ».

La cause est cruciale également pour les « hirakistes » en Algérie.

« Même si comparaison n’est pas raison, notre diaspora joue aujourd’hui le même rôle que pendant la Guerre de libération (contre la puissance coloniale française). Elle donne une profondeur stratégique à la lutte du +Hirak+ en Algérie », se félicite le professeur d’université Kaddour Chouicha, militant des droits humains.

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