À mesure que la campagne des élections législatives marocaines avance, les programmes se précisent et les engagements s’accumulent. Emploi, pouvoir d’achat, santé, école, logement, protection sociale…Les préoccupations se ressemblent souvent davantage que les réponses proposées.
La différence pourrait donc se jouer dans la capacité des partis à montrer comment leurs engagements pourront être réalisés. Car une campagne ne confronte pas seulement des projets. Elle met aussi à l’épreuve la capacité de les financer, de mobiliser l’administration, d’arbitrer entre des priorités et de produire des résultats perceptibles par les citoyens. C’est là que les promesses rencontrent le réel.
Le bilan oblige autant qu’il protège
Les formations qui ont exercé le pouvoir disposent d’un avantage évident. Elles peuvent opposer aux promesses l’expérience de l’action gouvernementale. Mais cet avantage est réversible. Un bilan permet de montrer ce qui a été engagé et réalisé. Il permet aussi de mesurer les retards, les écarts entre les objectifs et les résultats ou la distance qui peut exister entre les indicateurs publics et ce que vivent les citoyens.
Pour les sortants, chaque nouvelle promesse dialogue donc avec les cinq années écoulées. La question n’est plus seulement de savoir ce qu’ils feront, mais ce qu’ils ont fait de ce qu’ils avaient annoncé.
Cette interrogation en entraîne une autre. Qu’est-ce qu’un parti peut légitimement inscrire à son bilan lorsque les politiques publiques mobilisent l’État, plusieurs administrations, les collectivités territoriales et parfois plusieurs majorités successives ?
Distinguer responsabilité gouvernementale et appropriation partisane d’une réalisation publique devient alors essentiel.
Les oppositions rencontrent la difficulté inverse. Elles disposent d’une plus grande liberté pour proposer une autre voie, mais doivent démontrer que cette alternative peut être financée et mise en œuvre. Cette exigence ne les place pas dans une situation défavorable. Faute de bilan gouvernemental récent, leur crédibilité peut précisément se mesurer à la solidité du chemin proposé entre l’engagement, son financement et son exécution.
Le « Pacte de l’élu » présenté par le PJD en offre une illustration. Il engage notamment ses candidats sur l’assiduité parlementaire, la participation aux travaux législatifs et au contrôle du gouvernement, le contact avec les citoyens, la déclaration de patrimoine et la présentation d’un bilan annuel de leur activité.
L’engagement partisan n’est évidemment pas une garantie de résultat. Il introduit néanmoins une question qui mérite d’être posée à tous : comment l’élu rendra-t-il compte de ce qu’il aura fait ?
D’autres formations choisissent davantage le terrain du chiffrage. L’Alliance de la gauche présente ainsi 431 mesures et estime pouvoir mobiliser environ 500 milliards de dirhams de ressources nouvelles cumulées sur la législature, notamment par la fiscalité. La précision est utile. Mais un chiffre n’est pas encore une politique.
Entre une annonce et son résultat, il y a un budget, une administration, des délais, des arbitrages, des résistances et des événements imprévus. Une proposition spectaculaire peut se révéler difficile à appliquer ; une mesure plus modeste peut produire davantage d’effets si son financement, son responsable et son calendrier sont clairement identifiés.
La comparaison des programmes gagnerait donc à partir de questions simples : combien coûte l’engagement ? Comment sera-t-il financé ? Qui l’exécutera ? Dans quel délai ? Et à partir de quels résultats pourra-t-on juger qu’il a été tenu ?
Ces questions ne favorisent aucun camp. Elles soumettent chacun à la même contrainte.
Et puis, il y a le territoire
Toute lecture exclusivement nationale de l’élection manquerait une partie du scrutin. Entre un programme élaboré à Rabat et son effet sur la vie quotidienne se trouve le territoire.
Une réforme de la santé n’existe véritablement que lorsqu’elle modifie l’accès aux soins. Une politique éducative prend corps dans une école. Une stratégie pour l’emploi doit finir par atteindre une entreprise, un jeune à la recherche d’un travail ou un bassin économique.
Mais le territoire introduit une autre donnée. Les électeurs ne choisissent pas uniquement des programmes, ils choisissent aussi des candidats.
Implantation locale, trajectoires personnelles, réseaux de proximité et capacité de mobilisation peuvent modifier la traduction électorale d’une offre nationale. La couverture territoriale elle-même reste inégale : quatre formations seulement présentent des candidatures dans l’ensemble des circonscriptions locales et régionales.
C’est une précaution essentielle contre les lectures trop mécaniques du scrutin. Le programme jugé le plus cohérent ne remportera pas nécessairement le plus de sièges. Une organisation territorialement solide peut obtenir des résultats que sa visibilité nationale ne laissait pas prévoir.
Le 23 septembre départagera donc des projets, mais aussi des capacités d’implantation et de mobilisation.
Ce qui restera après le scrutin
Le véritable intérêt des programmes apparaîtra peut-être après l’élection. Ils sont désormais suffisamment détaillés pour ne pas disparaître avec les affiches de campagne. Ils pourraient devenir des documents de référence permettant, au cours de la prochaine législature de reprendre quelques engagements majeurs et d’établir ce qui a été financé, exécuté, retardé, révisé ou abandonné.
Le programme électoral changerait alors partiellement de fonction. Il resterait un instrument de conquête du pouvoir, mais deviendrait également un point de référence pour en évaluer l’exercice.
Ce déplacement obligerait la majorité issue des urnes à expliquer ses résultats, mais aussi ses renoncements. Il donnerait à l’opposition des éléments précis sur lesquels exercer son contrôle. Et il permettrait au débat public de conserver une mémoire des engagements au-delà du temps court de la campagne.
Le véritable test viendra donc après le 23 septembre, lorsque les engagements seront confrontés aux budgets, l’administration, les territoires et le temps.
Une promesse électorale ne prend finalement tout son sens que lorsqu’il devient possible de demander à ceux qui l’ont formulée ce qu’ils en ont fait.
