En 2006, lorsque j’écrivais « Regard sur le Maroc de Mohammed VI », le Royaume apparaissait encore comme un pays en mouvement, porté par une promesse de réforme, d’ouverture et de modernisation. Vingt ans plus tard, cette lecture ne suffit plus. Le Maroc ne se juge plus à l’intention du changement, mais à la consistance de ses résultats, à la robustesse de ses infrastructures, à la progression de ses indicateurs humains et à sa capacité à convertir cette montée en puissance en emploi, en cohésion et en lisibilité stratégique.
Le premier fait est un changement d’échelle. Les dernières données consolidées de la Banque mondiale situent le PIB du Maroc à 160,61 milliards de dollars en 2024, avec un PIB par habitant de 4.153,2 dollars et une croissance de 3,8 % la même année. Le FMI souligne qu’après une accélération à 4,9 % en 2025, la croissance est projetée à 4,4 % en 2026. Nous ne sommes plus dans le registre d’une simple promesse de transformation. Nous sommes face à une économie qui a changé de masse, donc de statut. 
Ce changement ne se lit pas seulement dans les agrégats macroéconomiques. Il apparaît aussi dans l’épaisseur du socle matériel. La Banque mondiale rappelle, dans sa revue des infrastructures marocaines, que l’accès à l’électricité est devenu universel, que l’accès à l’eau potable en milieu urbain l’est également, et que 89 % des ménages disposent d’au moins un service de base d’assainissement.
Cette transformation est décisive. Elle signifie que le Maroc n’a pas seulement annoncé des réformes ; il a étendu les conditions matérielles de l’intégration nationale. Beaucoup de pays réforment sur le papier. Peu modifient réellement les capacités du territoire.
Le deuxième basculement est informationnel, mais il est désormais aussi économique. À fin 2024, le parc Internet au Maroc atteignait 40,22 millions de souscriptions, soit un taux de pénétration de 109,21 %, selon l’ANRT. Ce parc est dominé à 93,09 % par l’Internet mobile, contre 6,59 % pour l’Internet fixe filaire.
Le numérique plus qu’un marqueur de modernisation
Le numérique n’est donc plus un simple marqueur de modernisation : il est devenu un milieu de circulation de masse. Cette évolution est désormais traitée comme un levier productif. Reuters rapporte que la stratégie marocaine de transformation digitale pour 2024–2026 mobilise 11 milliards de dirhams pour les infrastructures et l’intelligence artificielle, avec un objectif d’ajouter 100 milliards de dirhams au PIB d’ici 2030. Le sujet n’est plus l’accès. Il est la capacité à transformer la connectivité en valeur, en souveraineté et en compétitivité.
Les indicateurs sociaux confirment que la transformation est réelle, mais qu’elle reste inégalement distribuée. Le HCP indique que la pauvreté multidimensionnelle est passée de 11,9 % en 2014 à 6,8 % en 2024, avec plusieurs régions demeurant au-dessus de la moyenne nationale. Le Maroc a donc avancé. Il n’a pas encore homogénéisé ses gains. Et c’est là que commence l’analyse sérieuse : un modèle se juge moins à sa capacité à produire des réussites globales qu’à sa faculté à réduire ses fractures internes.
L’ouverture économique du pays s’est, elle aussi, approfondie. Les données WITS de la Banque mondiale indiquent que le commerce représente 93,79 % du PIB et que les exportations marocaines ont atteint 42,463 milliards de dollars en 2023. Le FMI souligne que les principales exportations du Royaume sont désormais l’automobile ainsi que les phosphates et leurs dérivés.
Le Maroc ne peut donc plus être lu comme une économie seulement tournée vers son marché intérieur ou vers des spécialisations traditionnelles. Il est devenu une plateforme productive et logistique plus intégrée aux flux mondiaux, donc plus exposée aux chocs, mais aussi mieux positionnée pour en capter les opportunités.
Attractivité et connectivité
Le tourisme fournit une autre mesure de ce changement d’échelle. Le Royaume a accueilli 19,8 millions de touristes en 2025, puis 4,3 millions au premier trimestre 2026, en hausse de 7 % sur un an. Ces chiffres confirment l’attractivité du pays, mais aussi sa capacité à tenir un niveau élevé de connectivité, d’offre et de stabilité perçue dans un environnement international troublé. Là encore, la bonne lecture n’est ni euphorique ni défensive : l’attractivité n’est jamais acquise, elle se soutient par des infrastructures, des services, une qualité d’exécution et une image cohérente.
Mais le point de vérité reste l’emploi. Le HCP indique qu’entre 2024 et 2025, l’économie nationale a créé 193.000 emplois nets, après 82.000 une année auparavant, et que le taux de chômage s’est établi à 13 % en 2025, contre 13,3 % en 2024. Le volume du chômage reste élevé, à 1,621 million de personnes, avec une pression particulièrement forte sur les jeunes, les femmes et les diplômés.
C’est ici que se situe le test décisif. Le Maroc sait désormais produire de la croissance, des infrastructures, de l’ouverture et de la visibilité. Il doit encore convertir cette progression en travail massif, durable et suffisamment inclusif.
Transformer la croissance
C’est pourquoi la vraie question, vingt ans après, n’est plus de savoir si le Maroc a changé. Les longues séries suffisent à répondre: . PIB plus élevé, connectivité massive, pauvreté multidimensionnelle en recul, commerce plus intense, attractivité touristique renforcée. Les chiffres invalident les lectures figées. La question sérieuse est désormais plus exigeante : le Maroc saura-t-il transformer son changement d’échelle en cohérence sociale, en productivité privée, en emploi durable et en lisibilité stratégique ? C’est là que commence la seconde phase du modèle marocain.
En 2006, il fallait regarder le Maroc autrement pour voir qu’il bougeait déjà. En 2026, il faut le lire plus sévèrement, à l’épreuve des chiffres, des écarts et des résultats. Les nombres disent qu’un pays a changé d’échelle. Ils disent aussi qu’il est entré dans l’âge le plus exigeant : celui où l’histoire ne récompense plus seulement la direction prise, mais la capacité à transformer la croissance en emploi, l’ouverture en solidité et le mouvement en cohérence durable.
Références:
Banque mondiale, Morocco Data.
FMI, IMF Executive Board Concludes 2026 Article IV Consultation, and Mid-Term Review Under the Flexible Credit Line Arrangement with Morocco.
Banque mondiale, Morocco Infrastructure Review.
ANRT, Observatoire des abonnements à Internet au Maroc – T4 2024.
HCP, Cartographie de la pauvreté multidimensionnelle, paysage territorial et dynamique.
HCP, Situation du marché du travail en 2025.
