La campagne 2025-2026 a redonné de l’air au Maroc. Au 21 mars, les barrages affichaient un taux de remplissage de 72,1%, contre 36,6% un an plus tôt, avec plus de 12,3 milliards de m³ stockés. Dans plusieurs bassins, les niveaux ont franchi les 90%. Le fait est net: la contrainte immédiate s’est desserrée. Mais l’essentiel n’est pas là.
Ces chiffres traduisent une amélioration conjoncturelle. Ils ne disent pas la solidité du système. En janvier déjà, Nizar Baraka indiquait que les apports hydriques avaient atteint 4,07 milliards de m³ entre septembre 2025 et le 20 janvier 2026, dont 3,6 milliards sur les quarante derniers jours, permettant de gagner environ une année supplémentaire d’eau potable à l’échelle nationale. Le pays a donc retrouvé de la marge. Mais une marge n’est pas une doctrine. 
Le fond du sujet, lui, reste inchangé. Le Maroc demeure en situation de stress hydrique structurel. La disponibilité en eau renouvelable est tombée autour de 620 m³ par habitant et par an, contre 2.560 m³ en 1960. La Banque mondiale avertit que le pays pourrait passer sous le seuil de 500 m³ d’ici la fin de la décennie, c’est-à-dire au niveau de la pénurie absolue. La pluie corrige l’urgence. Elle ne corrige pas le modèle.
C’est ici que commence la vraie lecture économique du dossier. La question n’est plus seulement de savoir combien d’eau tombe. Elle est de savoir combien d’eau le pays conserve, combien il perd et dans quelles conditions il sécurise sa ressource. La Banque mondiale rappelle que près de 70% des ressources en eau du Maroc sont concentrées sur 15% du territoire, que la variabilité des eaux de surface est extrême et que la pression sur les nappes souterraines s’aggrave. Le problème marocain n’est donc pas seulement un déficit de ressource. C’est aussi une fragilité d’allocation, de stockage et de gestion.
La décision la plus intéressante de ces dernières semaines est peut-être là. Le 16 mars 2026, une convention a été signée entre le ministère de l’Équipement et de l’Eau et l’Agence nationale des eaux et forêts pour lutter contre l’envasement des barrages.
Le signal est fort: la politique de l’eau ne peut plus être jugée au seul niveau de remplissage. Un barrage plein n’est pas nécessairement un barrage durablement performant. Quand l’envasement progresse, c’est la capacité utile qui recule.
L’enjeu dépasse désormais le cadre technique. Pour la Banque mondiale, la pénurie d’eau et l’aggravation des sécheresses menacent la stabilité macroéconomique, la sécurité alimentaire et plus largement la trajectoire de développement du pays. L’eau n’est plus un simple dossier sectoriel. Elle devient un sujet de croissance, d’investissement, d’équilibre territorial et de cohésion nationale.
La bonne lecture de la séquence actuelle tient en une phrase: le Maroc a gagné du temps, pas réglé le problème.
Ce temps peut être dilapidé. Il peut aussi être transformé. Accélérer les interconnexions, préserver les capacités de stockage, réduire les pertes, poursuivre le dessalement, discipliner les usages: tous les leviers sont connus. Le vrai sujet, désormais, n’est plus l’identification des priorités. C’est la constance de l’exécution.
La pluie a desserré l’étau. Elle n’a pas clos le dossier. Dans un pays structurellement exposé au stress hydrique, une bonne saison ne vaut pas comme solution. Elle vaut comme épreuve de vérité: un test de lucidité, un test de continuité et un test de gouvernance.
