Le Maroc où Morin a décidé de penser
«Je me suis donné une mission impossible, et il m’est impossible d’y renoncer.» – Edgar Morin
Fès, avril 2009. Un homme de 88 ans pose sa main sur celle d’une femme de 50 ans et lui dit : «Je vous lâche quand vous me donnez votre numéro de téléphone.» L’homme s’appelle Edgar Morin. La femme, Sabah Abouessalam, sociologue marocaine née à Marrakech, lit ses livres depuis l’âge de vingt ans. Pendant trente ans, il a été pour elle «le repère intellectuel et idéologique qui guidait ses recherches».
la lumière qui éclairait nos chemins», dira-t-elle au nom de toute une génération d’intellectuels arabes.
Ce soir de Fès n’est pas anecdotique. Il dit l’essentiel : ce n’est pas le philosophe qui découvre le Maroc, c’est le Maroc qui, depuis des décennies, allait vers lui.
Un siècle d’une œuvre
Edgar Morin est mort le 29 mai 2026. Il avait 104 ans. Les grandes rédactions ont publié ce qu’il convenait de publier : la Résistance, le CNRS, La Méthode en six tomes, la pensée complexe, les hommages officiels. Tout cela est juste et tout cela reste incomplet.
Car Morin n’était pas seulement une figure majeure de la pensée française. Il était un penseur mondial. Et ses géographies d’élection ne relèvent pas du détail biographique : elles sont les terrains mêmes de la pensée complexe, là où la réalité résiste à la simplification, où les identités se croisent plutôt qu’elles ne s’excluent, où la dialogique n’est pas un concept mais une expérience vécue.
L’Amérique latine l’a compris tôt. L’Europe du Sud également. L’Afrique du Nord, et le Maroc en particulier en a été l’un des foyers les plus profonds. Non parce qu’il y venait se reposer. Parce qu’il y venait penser.
Sabah Abouessalam : la passeuse
Pour comprendre Morin et le Maroc, il faut partir d’elle. Née à Marrakech en 1959, Sabah Abouessalam découvre son œuvre en 1979. Étudiante en sociologie puis en urbanisme à Paris, elle construit sa pensée dans son sillage pendant plus d’une décennie, sans jamais le rencontrer. Plusieurs sessions de travail et conférences en commun précèdent leur rencontre décisive
en 2009 à Fès, lors du Festival des musiques sacrées, où elle co-organise une réflexion sur spiritualité et complexité. Ils se marient en 2012.
Elle racontera cette trajectoire dans La rencontre improbable et nécessaire. Le titre dit tout : improbable, tant les différences sont nombreuses; nécessaire parce que leur union incarne ce que la pensée complexe appelle depuis toujours: relier ce qui est séparé. Le concept devient existence. La théorie devient vie.
Dans Hermès (CNRS, 2011), ils co-signent Vivre le Maroc, relier le Nord et le Sud. Morin y écrit qu’il existe au Maroc «de très belles possibilités de symbioses entre ce qui vient du Nord et ce qui vient du Sud». Ce n’est pas une formule diplomatique. C’est une conclusion théorique tirée d’une observation prolongée. Le Maroc, pour lui, est un argument.
Une dialogique vécue avant d’être nommée
Voilà ce que les nécrologies françaises et internationales ont manqué. Morin a passé sa vie à théoriser la dialogique : la capacité à tenir ensemble deux réalités antagonistes et à en produire quelque chose qu’aucune n’aurait pu produire seule. Modernité et tradition. Raison et spiritualité. Science et humanisme. Nord et Sud.
Le Maroc, carrefour de civilisations depuis des siècles, pratiquait cette dialogique sans en avoir fait une doctrine — dans ses médinas où l’architecture perse, arabe, andalouse et berbère coexistent sans se dissoudre ; dans ses universités coraniques et ses grandes écoles d’ingénieurs qui forment les mêmes enfants ; dans son islam sunnite qui a toujours su contenir le soufisme sans le nier.
À Fès en 2009, récompensé lors du Printemps de la philosophie, Morin saluait «les potentialités du pays à créer une symbiose entre ancien et nouveau». Ce n’était
pas un éloge. C’était une reconnaissance : le Maroc faisait ce qu’il théorisait.
Une école discrète mais réelle
Il existe un document que personne ne cite ce matin. Une lettre ouverte de Morin à Faouzi Skali — fondateur du Festival de Fès — dans laquelle il écrit : *«Comment ne pas mentionner que c’est lors du Festival de la Culture Soufie, en 2009, que j’ai retrouvé Sabah, perdue de vue depuis des années, désormais ma compagne et mon épouse. Un appel du destin qui me rapprochait plus que jamais de cette terre marocaine qui m’est chère.
Un appel du destin. Ce n’est pas la formule d’un homme de passage. C’est celle d’un homme qui reconnaît dans un lieu la forme extérieure d’une conviction intérieure.
Et sa pensée y a fait école — au sens strict du terme. La *Chair of Complexities ∞ Humanities* (CC∞H), rattachée à l’Africa Business School de l’Université Mohammed VI Polytechnique à Rabat, porte aujourd’hui le projet de renforcer les liens entre sciences de la complexité et sciences humaines et sociales. Elle est l’héritière directe d’une dynamique intellectuelle que Morin a contribué à planter au Maroc — et que le Maroc a faite sienne, non par imitation, mais par affinité.
Comme en Amérique latine, en Italie ou au Japon, son œuvre y est étudiée comme une méthode pour repenser les problèmes contemporains, et non comme un corpus figé.
Ce qu’il laisse au Maroc est concret : une épouse intellectuellement formée dans son sillage et désormais dépositaire de son œuvre ; une chaire universitaire active à Rabat ; un corpus de textes dans lesquels le Maroc apparaît non comme décor mais comme argument ; une génération de chercheurs formés à la pensée complexe qui n’ont pas attendu sa mort pour travailler.
À ceux qui lui demandaient s’il était optimiste ou pessimiste, Morin répondait depuis des années avec la même formule : «Je suis un optipessimiste — j’espère sur un fond de désespérance.»
Le monde qu’il a quitté ce 29 mai 2026 est exactement celui qu’il avait prévu, saturé de simplifications algorithmiques, fragmenté par les certitudes dogmatiques, incapable de tenir ensemble les contradictions sans en désigner une comme ennemie de l’autre. Sa pensée n’a jamais été aussi nécessaire.
Et le Maroc — qui vit ces contradictions sans les nier, qui les tient ensemble depuis des siècles sans en faire une doctrine — n’a jamais eu autant de raisons de revendiquer
cet héritage pleinement.
«Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve», disait-il en citant Hölderlin. À Fès, en 2009, sous les lumières du Festival des musiques sacrées, le péril était la solitude d’un homme de 88 ans qui venait de perdre sa femme. Ce qui l’a sauvé, c’est le Maroc — une femme, un festival, une terra, une pensée qui l’attendaient.
Faire de cet héritage une méthode plutôt qu’un monument : c’est ce qu’il aurait voulu. C’est ce que nous lui devons.
