On a longtemps réduit le numérique religieux à une affaire d’outils. Des sites Internet, des sermons en ligne, des horaires de prière, quelques comptes sur les réseaux sociaux. Cette lecture est devenue insuffisante. Elle ne permet plus de comprendre ce que le Maroc construit discrètement depuis près de vingt ans.
Car il ne s’agit plus seulement de mettre le religieux en ligne. Il s’agit d’organiser sa présence dans un monde où les plateformes accélèrent tout : les croyances, les émotions, les polémiques, les autorités improvisées.
Le point de départ remonte à novembre 2005 avec le lancement du portail habous.gov.ma sous l’impulsion de Sa Majesté le Roi Mohammed VI. À l’époque, peu d’institutions religieuses dans le monde musulman disposaient d’un espace numérique pensé comme un outil documentaire, pédagogique et institutionnel durable.
Vingt ans plus tard, cette première brique est devenue un écosystème.
Selon les données SimilarWeb du premier trimestre 2026, habous.gov.ma a enregistré plus de 9,1 millions de visites en trois mois, soit plus de 3 millions de visites mensuelles, avec près de 90 % du trafic provenant du mobile. Ce chiffre dit quelque chose de profond : le religieux numérique institutionnel n’est plus consulté à distance du quotidien. Il circule désormais dans les usages ordinaires, dans le téléphone, dans les rythmes de vie.
Mais l’essentiel est ailleurs.
Autour du portail central se sont progressivement agrégés les réseaux sociaux institutionnels, les plateformes des conseils des oulémas, les chaînes YouTube, Facebook, X et Instagram, les archives numériques, les applications mobiles, les contenus audiovisuels et les dispositifs destinés aux Marocains du monde. Peu à peu, le Maroc n’a pas seulement déplacé des contenus religieux vers Internet. Il a installé une continuité numérique du champ religieux institutionnel.
Cette continuité s’est récemment renforcée autour de la chaîne Mohammed VI du Saint Coran Assadissa, du Coran numérique et de programmes destinés aux influenceurs religieux. Le 11 mai 2026, Assadissa a lancé un programme religieux numérique en six langues destiné aux Marocains du monde via son application mobile. Le signal est clair : le numérique religieux marocain ne parle plus seulement au territoire national. Il accompagne aussi une diaspora dispersée entre plusieurs langues, plusieurs espaces et plusieurs temporalités.
À cet ensemble s’ajoutent Minassat Al Hadith, plateforme consacrée au Hadith prophétique, ainsi que les contenus dédiés à la Sîra du Prophète. Dans un univers dominé par la vitesse et les formats courts, ces espaces réintroduisent du temps long, des sources, de la transmission.
Cette architecture ne repose pas uniquement sur des plateformes. Elle repose aussi sur des femmes et des hommes.
Depuis plusieurs années, le ministère des Habous et des Affaires islamiques développe un vaste programme national de formation à distance destiné à l’ensemble des imams du Maroc. Encadré par des oulémas, des morchidines et des morchidates, ce dispositif est diffusé régulièrement dans près de 1.500 lieux à travers le territoire national.
Ici, le numérique ne remplace pas l’encadrement humain. Il le prolonge. C’est probablement là que se situe la singularité marocaine.
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Dans beaucoup de pays, le religieux numérique s’est développé par dispersion : initiatives privées, influenceurs, contenus fragmentés, plateformes étrangères, logiques virales. Le Maroc a suivi une autre trajectoire. Il a progressivement intégré le numérique dans une architecture religieuse déjà structurée par les institutions, les oulémas, la formation et le territoire.
Là où beaucoup subissent les plateformes, le Maroc cherche à les intégrer dans une continuité institutionnelle. Cette différence est loin d’être secondaire.
Dans l’espace numérique, un vide religieux ne reste jamais vide. Il finit toujours par être occupé par des contenus approximatifs, des discours sans autorité, des radicalités ou des logiques algorithmiques où l’émotion circule plus vite que la transmission.
La réponse marocaine ne repose ni sur la fermeture ni sur la simple communication institutionnelle. Elle repose sur une construction lente, documentée, multicanale et encadrée.
Cette expérience reste encore peu étudiée à l’international. Pourtant, elle touche déjà à une question devenue centrale : qui organisera demain la confiance religieuse dans des espaces numériques dominés par l’intelligence artificielle, la fragmentation des récits et la multiplication des autorités concurrentes ?
Demain, l’IA pourra produire des réponses religieuses instantanées. La vraie question sera alors de savoir qui garantit leur source, leur méthode et leur responsabilité.
Le Maroc a commencé tôt, sans bruit, par couches successives. Ce n’est pas une transition rapide, mais une construction de long terme. Et dans le monde numérique qui s’installe, la véritable influence ne reviendra pas forcément à celui qui parlera le plus fort, mais à celui qui saura organiser durablement la confiance.
Ce modèle pourrait devenir l’une des réponses les plus structurées aux déséquilibres du religieux numérique dans le monde musulman.
