Gaza : reconstruire sans stratégie sociale, un risque au-delà de la radicalisation

À mesure que se précisent les contours du plan de reconstruction de Gaza soutenu par Washington, une question reste largement absente des débats : comment éviter que l’effort financier annoncé ne produise, à moyen terme, de nouvelles fragilités sociales et politiques ?

Une stabilisation matérielle, pas forcément sociale

L’histoire récente des opérations de stabilisation post-conflit invite à la prudence. En Irak comme au Kosovo, les programmes de reconstruction ont permis de rétablir rapidement des infrastructures essentielles, mais sans toujours parvenir à restaurer la confiance sociale ni à consolider des institutions locales crédibles.

La reconstruction matérielle, si nécessaire soit-elle, ne garantit pas à elle seule une pacification durable. Elle peut remettre des bâtiments debout sans pour autant recréer du lien.

Lorsque les populations concernées perçoivent les dispositifs internationaux comme déconnectés de leurs besoins quotidiens, les efforts financiers coexistent avec un sentiment persistant de mise à l’écart.

Gaza : un environnement à forte vulnérabilité sociale

Le cas de Gaza présente, à cet égard, des fragilités bien identifiées : un chômage massif des jeunes, une fragmentation territoriale accentuée et des institutions locales durablement fragilisées par les cycles de confrontation.

À chaque cycle de reconstruction, la même interrogation revient chez les acteurs de terrain : les programmes engagés répondent ils à des priorités locales ou à des calendriers internationaux ?

Dans un tel environnement, les dynamiques de contestation ne procèdent pas uniquement d’un endoctrinement idéologique. Elles s’inscrivent aussi dans des logiques de compensation identitaire, nourries par l’exclusion économique et l’absence de perspectives.

La reconstruction pourrait ainsi produire des effets inattendus si elle ne s’accompagne pas d’un traitement simultané des vulnérabilités sociales.

Le risque d’une reconstruction inégalement distribuée

L’un des enjeux majeurs tient à la territorialisation des aides. Une reconstruction qui privilégierait certaines zones au détriment d’autres pourrait accentuer les fractures locales et nourrir des tensions intra-communautaires.

Dans plusieurs contextes post-conflit, l’accès différencié aux programmes de soutien a contribué à délégitimer les autorités de transition et à renforcer des logiques de compétition pour les ressources disponibles.

Reconstruire n’est pas stabiliser

La gouvernance des ressources en question se pose. Au-delà des montants annoncés, la gestion des flux financiers représente un défi en soi. L’expérience de terrains comparables montre que des mécanismes de redistribution mal encadrés peuvent alimenter des économies parallèles ou renforcer des réseaux informels.

La question n’est donc pas seulement de reconstruire, mais de savoir comment — et surtout au bénéfice de qui.

Encore faut-il que les mécanismes de redistribution ne reproduisent pas, sous une autre forme, les déséquilibres qu’ils prétendent corriger.

Une dépendance externe à éviter

Une reconstruction largement pilotée par des acteurs internationaux comporte également le risque d’une dépendance prolongée, susceptible de retarder l’émergence de capacités locales autonomes.

À moyen terme, cette situation peut alimenter des formes de rejet politique à l’égard de dispositifs perçus comme imposés, fragilisant ainsi la légitimité des structures mises en place dans la phase de transition.

Une piste peu explorée

Sans entrer dans une lecture religieuse du conflit, certaines expériences nationales ont mis en évidence l’intérêt d’approches combinant inclusion socio-économique et encadrement institutionnel des dynamiques sociales.

Depuis les années 2000, le Maroc a notamment articulé politiques de développement humain territorialisé et dispositifs de formation des acteurs cultuels dans une stratégie globale de prévention de l’extrémisme violent.

Transposée avec les adaptations nécessaires, une telle approche pourrait alimenter les réflexions sur les mécanismes de stabilisation à moyen terme dans le contexte gazoui.

Reconstruire vite ne suffit pas. Encore faut-il reconstruire juste — faute de quoi les déséquilibres d’aujourd’hui risquent de devenir les crises de demain.

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