Donald Trump réécrit les règles du grand marchandage moyen-oriental
En exigeant que Riyad et Doha normalisent avec Israël dans le cadre d’un potentiel accord avec l’Iran, Donald Trump ne négocie plus la paix . Il impose une nouvelle grammaire régionale. Décryptage.
Il ne négocie pas. Il fixe les prix. Le 25 mai 2026, Donald Trump a publié sur Truth Social ce qui ressemble à une injonction déguisée en doctrine de paix : si vous voulez un accord sur l’Iran, signez d’abord les Accords d’Abraham. L’Arabie saoudite et le Qatar en tête. La formule est brutale dans sa clarté : “S’ils ne le font pas, ils ne devraient pas faire partie de cet accord, car cela révèle de mauvaises intentions.”
Le Moyen-Orient vient d’entrer dans une nouvelle phase — celle du marchandage à ciel ouvert.
Diagnostic empirique
Les Accords d’Abraham, signés en 2020 sous le premier mandat Trump, avaient conduit à la normalisation entre Israël et quatre pays : Émirats arabes unis, Bahreïn, Maroc, Soudan. L’absence de l’Arabie saoudite — poids lourd symbolique et géopolitique de l’islam sunnite — a toujours limité la portée stratégique du dispositif.
Six ans plus tard, Trump remet la même pièce sur l’échiquier, mais dans un contexte radicalement différent. Une guerre avec l’Iran en cours, des discussions nucléaires en phase avancée (“percée” selon des responsables américains et iraniens), et une urgence régionale qui augmente mécaniquement la pression sur les capitales arabes.
La condition posée par Riyad — aucune normalisation sans un État palestinien souverain et viable — se heurte à l’opposition frontale du gouvernement Netanyahu. Le nœud gordien est exposé. Trump demande aux Saoudiens de signer ce que Netanyahu refuse de rendre possible.
Diplomatie de la conditionnalité
Ce qui se joue ici dépasse la tactique. C’est une reconfiguration de la grammaire diplomatique américaine au Moyen-Orient, articulée autour de trois mécanismes.
Premier mécanisme : la coercition douce par l’urgence. En liant l’accord avec l’Iran — que tous les acteurs de la région souhaitent, chacun pour des raisons différentes — à la normalisation avec Israël, Trump crée une pression temporelle artificielle. Refuser, c’est s’exclure d’un dispositif de sécurité régionale. Accepter, c’est céder sur un principe fondateur.
Deuxième mécanisme : la dilution de la question palestinienne. En faisant de la normalisation une condition simultanée plutôt qu’un résultat d’un processus de paix, Trump extrait de facto la cause palestinienne du périmètre de la négociation. Ce n’est plus un prérequis. C’est une variable parmi d’autres.
Troisième mécanisme : la fragmentation du front arabe. En nommant explicitement l’Arabie saoudite et le Qatar, Trump provoque une asymétrie : ceux qui signeront seront perçus comme des partenaires fiables ; ceux qui refuseront, comme des acteurs aux “mauvaises intentions.” Le vocabulaire moral est au service d’une logique de bloc.
Maroc : la position du pionnier
Le Maroc occupe dans cette configuration une position singulière — et stratégiquement précieuse. Signataire des Accords d’Abraham depuis 2020, il n’est pas dans le groupe des États sous pression. Il est dans le groupe des États qui ont exercé leur souveraineté de choix.
Cette antériorité n’est pas un détail. Elle confère au Royaume trois atouts dans la séquence en cours.
Premier atout : la légitimité de la médiation. Le Maroc est le seul pays arabo-africain à combiner une relation normalisée avec Israël, des liens institutionnels forts avec le monde islamique — via le Commandeur des croyants et le réseau des Affaires islamiques —, et une diplomatie africaine active. Cette triangulation en fait un interlocuteur crédible auprès de toutes les parties.
Deuxième atout : la reconnaissance américaine du Sahara. L’accord de 2020 avait inclus la reconnaissance par Washington de la souveraineté marocaine sur le Sahara. Dans un contexte de remontée des tensions et de repositionnement américain, cette reconnaissance reste un ancrage géopolitique solide.
Troisième atout : le modèle de coexistence institutionnelle. La gouvernance du champ religieux marocain — formation des imams, unification des khutbas, présence digitale du Ministère des Habous — constitue une réponse institutionnelle tangible à la question de fond que pose ce dossier : comment les États musulmans gèrent-ils la tension entre appartenance à l’umma et pragmatisme géopolitique ? Le Maroc a déjà produit sa propre réponse architecturale.
Leviers stratégiques
Face à cette séquence, plusieurs leviers méritent d’être activés ou consolidés.
Pour le Maroc, le levier prioritaire est la distinction entre signataire actif et signataire passif. Rabat a intérêt à occuper pleinement l’espace de médiation que lui confère sa position pionnière : proposer un format de dialogue trilatéral (États arabes / Israël / États-Unis) sur les contours d’une solution palestinienne réaliste.
Pour l’Arabie saoudite et le Qatar, le levier de réponse le plus crédible est la conditionnalité inversée : accepter de discuter simultanément les deux dossiers — normalisation et État palestinien — sans accepter que l’un efface l’autre. C’est une posture exigeante, mais diplomatiquement défendable.
Pour l’architecture régionale, le vrai levier de long terme reste la définition d’un horizon politique sur la question palestinienne. Sans lui, chaque accord de normalisation reste fragile, exposé aux retournements électoraux et aux chocs de terrain.
Donald Trump n’a pas inventé la conditionnalité diplomatique. Il l’a simplement déshabillée de son habillage institutionnel pour la présenter dans sa nudité transactionnelle : signe ou reste dehors. La question n’est pas de savoir si cette méthode est élégante, elle est de savoir si elle produit de la stabilité durable, ou de la conformité provisoire.
L’histoire des accords de normalisation dans la région suggère que la paix contractée sous pression résiste rarement aux prochaines turbulences. Celle qui dure est celle que les acteurs ont choisie parce qu’elle correspondait à leur propre vision de leur avenir.
Le Maroc l’a fait en 2020. Il lui appartient aujourd’hui de transformer cette décision en doctrine partageable — non pas comme modèle à imposer, mais comme architecture à proposer.
Gouverner le sens de la paix, c’est d’abord refuser que d’autres en fixent seuls le prix.
