Cannes: “Les Eternels”, portrait de femme et d’une Chine abandonnée

Dans le sillage de Qiao, compagne d’un caïd de la pègre, “Les Eternels” du Chinois Jia Zhangke, en lice pour la Palme d’or à Cannes, offre un magnifique portrait de femme et en filigrane celui de provinces chinoises abandonnées, l’envers du miracle économique.

Durant 2h21, la caméra de Jia Zhangke ne quitte pas ou presque la silhouette de Qiao, jouée par Zhao Tao, son actrice fétiche et épouse. Fragile et enfantine, avec ses blousons frappés d’un papillon coloré, mais d’une force indestructible, elle reste attachée aux valeurs, "loyauté et droiture", apprises au sein de la pègre pour qui elle gère d’une main de fer un tripot de mah-jong.

Elle est incandescente dans cette scène où elle dégaine son arme pour sauver la vie de Bin (Liao Fan), saoulé de coups par les hommes de main d’un autre gang. Un sommet de violence, de bruits et de couleurs qui va entraîner sa chute et l’envoyer derrière les barreaux pour cinq ans.

Arrêtée pour port d’arme illégal, elle est abandonnée par Bin, qui vit désormais avec "l’hirondelle", la soeur de "l’étudiant", autre membre de la pègre locale. Mais elle s’obstine à le retrouver, dans une longue errance à travers une Chine presque désertée.

Retrouvailles, nouvelle séparation, nouvelles retrouvailles, des années plus tard, quand Bin, cloué dans un fauteuil roulant, victime de l’alcool, vient la retrouver. C’est elle alors qui a le pouvoir, à la tête d’un autre tripot.

Derrière cette fresque romanesque, Jia dresse le portrait sans fioriture de la Chine provinciale. Celle des petites gens. Celle des mineurs du Shanxi (nord), comme le père de Qiao, promis à la délocalisation dans une autre région. Celle des riverains du Yangtse dont la vie va être noyée par le barrage des Trois Gorges.

C’est aussi le portrait de la corruption, symbolisée par "l’étudiant", qui réapparaît en homme d’affaires au dessus de tout soupçon, clubs de golf sur l’épaule.

Espaces urbains déserts, trains lancés vers nulle part, apparition d’un Ovni, comme en référence à "Still Life" (Lion d’Or à la Mostra de Venise 2006): après une montée en puissance d’une quarantaine de minutes, rythmée par YMCA, le disco de Village People, Jia s’offre une longue errance presque silencieuse et monochrome.

Habitué de Cannes, il a reçu le Prix du jury en 2013, avec "A Touch of Sin", été membre du jury, sous la présidence de Jane Campion, en 2014, et sélectionné six fois en compétition depuis 2002. Le réalisateur chinois, autrefois labellisé "underground", mais désigné en 2018 à la chambre consultative du parlement, finit par l’image brouillée de Qiao dans l’objectif d’une caméra de surveillance. Comme un clin d’oeil à cette censure qui a longtemps mis ses films sous surveillance.

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