À Meknès, le moment de vérité agricole

Le Salon International de l’Agriculture au Maroc 2026 (SIAM) n’expose pas seulement la performance d’une agriculture en transformation. Il révèle les fractures d’un modèle arrivé à son point de bifurcation, entre crise hydrique structurelle et choc énergétique global.

Il est des salons qui célèbrent. Il en est d’autres qui éprouvent. Le Salon international de l’agriculture au Maroc, ouvert à Meknès le 20 avril sous la présidence de SAR le prince héritier Moulay Rachid, appartient désormais à cette seconde catégorie. Sous le Haut Patronage du roi Mohammed VI, cette 18ᵉ édition réunit 1 500 exposants, 70 pays, 45 délégations étrangères, sur 37 hectares, avec plus de 1,1 million de visiteurs attendus. Le Portugal en est le pays à l’honneur. Son thème — Durabilité de la production animale et souveraineté alimentaire — dit, à lui seul, la gravité du moment.

Car le SIAM s’ouvre dans une conjoncture qui n’autorise plus le récit triomphal. La saison hydraulique 2025-2026 a été meilleure que les précédentes : au 21 mars, les barrages affichaient un taux de remplissage de 72,1 %, contre 36,6 % un an plus tôt. Mais une marge n’est pas une doctrine. Le fond du problème demeure : la disponibilité en eau renouvelable par habitant est tombée à environ 620 m³ par an, contre 2 560 m³ en 1960. La trajectoire pourrait faire franchir au pays, avant 2030, le seuil de pénurie absolue fixé à 500 m³.

À cette contrainte hydrique s’ajoute un choc énergétique mondial. Le Brent évolue à un niveau élevé, très au-dessus de l’hypothèse retenue par la loi de finances 2026. Le Maroc, importateur net d’hydrocarbures, avait déjà consacré une part lourde de sa richesse nationale à sa facture énergétique en 2025.

C’est sous cette double pression — hydrique et énergétique — que Meknès met à l’épreuve un modèle agricole bâti sur vingt ans dans des conditions qui n’existent plus.

L’eau invisible, ou la souveraineté à l’envers

Trois chiffres suffisent à redessiner le cadre. L’agriculture représente 11,1 % du PIB et 26,3 % de la population active. Elle mobilise près de 85 % des ressources en eau prélevées au Maroc. Et dans cet ensemble, 17 % seulement de la surface agricole utile est irriguée, mais cette fraction produit 45 % du PIB agricole et 75 % des exportations.

Autrement dit, les performances les plus visibles du secteur reposent sur une ressource qui se raréfie, mobilisée par une minorité des surfaces cultivées, tandis que les nappes souterraines sont surexploitées à hauteur d’un milliard de mètres cubes par an. Le pays entame, en silence, ses réserves d’avenir.

C’est ici qu’apparaît une notion que les bilans officiels nomment rarement : l’eau virtuelle. Chaque marchandise agricole transporte la quantité d’eau nécessaire à sa production. Les tomates, agrumes, pastèques ou fruits rouges exportés vers l’Union européenne emportent avec eux une eau prélevée sur les barrages et les nappes marocaines. Les céréales importées d’Ukraine, de France ou d’Argentine apportent, elles, la pluie tombée ailleurs. Des travaux scientifiques marocains montrent que le Maroc importe davantage d’eau virtuelle qu’il n’en exporte.

La formule est rude, mais elle dit vrai : le Maroc exporte sa propre eau et importe celle des autres.

Ce n’est pas encore un modèle souverain. C’est un modèle dépendant, dans lequel la sécurité alimentaire nationale repose en partie sur la pluviométrie d’autres territoires, eux-mêmes exposés à leurs tensions climatiques et géopolitiques. Toute réflexion sérieuse sur la souveraineté alimentaire commence là.

La performance et son ombre

Il faut reconnaître aux politiques publiques marocaines leur part de résultat. Depuis le lancement du Plan Maroc Vert en 2008, prolongé par Génération Green, les exportations agricoles ont fortement progressé. Entre 2008 et 2018, les exportations de tomates ont augmenté de 213 %, celles de haricots verts de 167 %, de poivrons de 366 %, de fraises de 90 % et d’huile d’olive de 528 %. Le secteur agricole et agroalimentaire est devenu le deuxième poste d’exportation du Royaume, derrière les phosphates.

Cette dynamique a structuré des filières, fait émerger des entrepreneurs, modernisé l’appareil productif et inséré le Maroc dans les chaînes de valeur mondiales. Mais elle s’est aussi appuyée sur une intensification hydrique dont les limites apparaissent désormais avec netteté. La reconversion annoncée de la céréaliculture vers l’arboriculture fruitière n’a pas été conduite à l’échelle nécessaire.

Et le coût social se lit déjà dans les chiffres. L’agriculture, la forêt et la pêche ont perdu 137 000 emplois entre 2023 et 2024, puis 41 000 supplémentaires entre 2024 et 2025. Le sous-emploi rural reste supérieur à celui du milieu urbain. Ce que la performance à l’export masque, la vulnérabilité rurale le révèle.

Énergie, engrais et prix du réel

Le choc énergétique durcit encore l’équation. Dessalement, irrigation sous pression, transport des intrants, production d’engrais : tous dépendent, directement ou indirectement, du prix de l’énergie. L’OCP, l’un des principaux exportateurs mondiaux d’engrais, a annoncé une réduction pouvant aller jusqu’à 30 % de sa production au deuxième trimestre 2026, officiellement pour maintenance. Plusieurs analystes y voient aussi une réponse aux tensions sur certaines matières premières stratégiques et une manière de préserver les marges. Dans tous les cas, l’effet global est le même : une pression haussière sur les prix des engrais, donc sur les coûts de production agricole, y compris au Maroc.

À cinq mois des élections législatives, le gouvernement a choisi de maintenir les prix du butane et de l’électricité, tout en soutenant les transporteurs. La future loi de finances rectificative devra donc arbitrer entre soutien social, équilibres budgétaires et investissements agricoles et hydrauliques.

Bank Al-Maghrib, tout en maintenant son taux directeur à 2,25 %, souligne que l’impact du contexte international dépendra largement de sa durée, de son étendue et de son intensité. Autrement dit : l’économie marocaine entre dans une zone d’incertitude durable.

Le waqf, amortisseur stratégique oublié

Dans l’architecture foncière marocaine, un instrument ancien retrouve une actualité inattendue. Le patrimoine des Habous comprend environ 80 000 hectares de terres agricoles, selon l’estimation la plus souvent reprise dans la littérature spécialisée. Ces terres sont, par statut, inaliénables et imprescriptibles. Elles ne peuvent être vendues, fragmentées ou détournées de leur finalité pieuse, sociale ou charitable.

La Direction des Habous collabore avec l’Agence pour le Développement Agricole pour leur mise à disposition dans le cadre de partenariats public-privé, sous forme de baux de longue durée pouvant aller jusqu’à quarante ans.

Dans un contexte dominé par la rareté hydrique et la volatilité énergétique, ce statut change de portée. Là où le foncier melk subit la pression spéculative, le morcellement successoral et les logiques de rendement immédiat, le foncier waqf réintroduit une logique de permanence. Il échappe, par construction, aux arbitrages les plus courts. Il est, en ce sens, un outil juridique conçu pour la longue durée dans un pays où la durée est redevenue une ressource stratégique rare.

Il ne s’agit pas de mythifier une institution ancienne. Il s’agit de voir qu’un instrument pensé dans le cadre du droit musulman classique présente aujourd’hui des propriétés — continuité, protection contre la spéculation, finalité sociale — qui correspondent précisément à ce qu’exige une agriculture soutenable.

Cette réalité appelle une doctrine d’usage explicite, et non une simple gestion administrative.

La dimension continentale

Le SIAM n’a jamais été seulement un salon national. Sa portée est aussi africaine. Depuis 2016, le Maroc porte l’Initiative pour l’Adaptation de l’Agriculture Africaine, dite Triple A, lancée en marge de la COP22 à Marrakech. Son principe est clair : l’Afrique, qui contribue peu aux émissions mondiales, paie pourtant le prix le plus élevé du dérèglement climatique. Elle doit donc bénéficier d’instruments spécifiques d’adaptation agricole.

À cette initiative s’ajoute, depuis le 6 novembre 2023, l’Initiative Royale pour l’Atlantique, qui vise à structurer un espace géopolitique atlantique africain et à offrir aux pays du Sahel un accès à l’océan. L’agriculture n’y est pas un secteur parmi d’autres. Elle y devient un levier de stabilité, de coopération et de puissance.

Lues ensemble, ces deux initiatives dessinent une architecture dans laquelle la sécurité alimentaire cesse d’être un simple problème national pour devenir une construction continentale coordonnée. Le Maroc ne s’y présente ni comme élève appliqué d’un modèle importé, ni comme simple exportateur de savoir-faire. Il y avance une doctrine : construire une architecture africaine de souveraineté alimentaire par l’articulation des territoires, des climats, des compétences et des chaînes de valeur.

Faire du SIAM, au-delà de sa fonction d’exposition, une plateforme annuelle de coordination agricole atlantique-africaine donnerait à Meknès toute sa portée géostratégique. L’infrastructure existe. L’intuition aussi. Il reste à les transformer en doctrine assumée.

Trois trajectoires

L’édition 2026 du SIAM laisse apparaître trois voies possibles. La première est celle de l’inertie stratégique : maintenir le modèle agro-exportateur à forte intensité hydrique, en comptant sur les infrastructures — dessalement, interconnexion des bassins, autoroutes de l’eau — pour absorber la contrainte. Cette voie suppose un effort énergétique considérable, au moment même où le prix de l’énergie devient structurellement instable.

La deuxième est celle d’une reconversion négociée : engager une transition graduelle des filières les plus hydrivores vers des productions moins exposées, accepter des arbitrages sociaux et fiscaux difficiles, et investir dans des instruments fonciers pérennes — terres Habous, terres collectives, terres guich. Cette option existe techniquement, mais elle n’a pas encore été formulée politiquement.

La troisième est celle d’une souveraineté continentale coordonnée : articuler la politique agricole nationale aux initiatives Triple A et Atlantique, et bâtir avec les partenaires africains un espace de complémentarité productive. C’est l’option la plus ambitieuse. C’est aussi la seule qui soit pleinement cohérente avec la ligne stratégique affirmée par le Maroc depuis novembre 2023.

Le moment de vérité

Le SIAM 2026 ne tranche pas. Mais il révèle. Il révèle qu’une performance à l’export fondée sur une ressource qui s’épuise n’est pas une puissance. C’est un prélèvement sur l’avenir.

Il révèle qu’une agriculture souveraine n’est pas celle qui produit tout, mais celle qui décide ce qu’elle produit, pour qui, et à quel coût — y compris en eau invisible.

Il révèle que le Maroc dispose déjà de trois instruments rarement pensés ensemble : un foncier pérenne à vocation sociale encore sous-mobilisé, une politique de filière à réviser dans ses arbitrages hydriques, et une architecture continentale qui attend encore son ancrage agricole explicite.

Il révèle enfin que la question posée à Meknès n’est plus d’abord technologique. Elle est politique : le Maroc accepte-t-il enfin de nommer les arbitrages qu’il diffère depuis quinze ans ?

Une vitrine n’est pas un modèle. Une bonne saison n’est pas une doctrine. Et une souveraineté qui exporte son eau n’est pas encore une souveraineté.

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