Lors d’une conférence organisée par le journal Al Bayane sous le thème « Le journalisme à l’épreuve de l’intelligence artificielle et en quête de vérité », présentée et animée par la brillante journaliste et membre de la Haute autorité de l’audiovisuelle (HACA), Narjis Rerhaye, l’ancien directeur du « Monde diplomatique », Ignacio Ramonet a mis en garde, mercredi à Casablanca, contre une « crise profonde de la vérité » et une mutation radicale du journalisme sous l’effet de l’impact grandissant de l’intelligence artificielle (IA) et des réseaux sociaux.
Appelant à un « journalisme d’exigence » capable de restaurer des repères fiables dans un environnement informationnel de plus en plus chaotique, ce journaliste de renom a souligné que les sociétés contemporaines évoluent vers un modèle où l’information est largement produite et diffusée en dehors des cadres traditionnels.
Pour Ignacio Ramonet, l’intelligence artificielle s’inscrit dans une logique d’ »extractivisme de données », reposant sur la collecte massive d’informations fournies volontairement par les utilisateurs eux-mêmes.
« Nous sommes nous-mêmes les fournisseurs des principales informations nous concernant », a-t-il poursuivi, estimant que ce phénomène alimente le développement accéléré des systèmes d’IA, indiquant que « l’Intelligence artificielle va être ce qu’a été Internet, puissance un million ».
Dans ce contexte, a-t-il relevé, « notre société peut s’informer exclusivement sur la base des réseaux sociaux », au risque de ne plus être en mesure de distinguer entre information vérifiée, fake news et « faits alternatifs ».
Pour lui, cette évolution marque l’entrée dans une ère « post-vérité », où les faits eux-mêmes sont contestés et où la notion de vérité devient instable, alertant sur le fait que l’Intelligence artificielle n’est pas une simple disruption technique, mais un séisme civilisationnel dont le journalisme de qualité en est la première victime, mais peut-être aussi le dernier rempart.
M. Ramonet a également mis en exergue l’ampleur des transformations technologiques en cours, notant que la progression fulgurante de l’IA dépasse celle d’Internet à ses débuts. Il a évoqué notamment l’influence croissante des algorithmes, capables de produire des contenus à grande échelle, soulignant qu’une part écrasante des messages numériques est désormais générée artificiellement.
Face à ces bouleversements, il a estimé que « la bataille contre l’intelligence artificielle est perdue » en tant que telle, plaidant plutôt pour un recentrage sur la qualité de l’information.
« La bataille, il faut la conduire pour un journalisme d’exigence », a-t-il insisté, mettant en avant la nécessité de produire une information vérifiée, structurée et intelligible pour les citoyens.
« Il n’y a peut-être aucune autre profession qui subisse d’une façon aussi brutale et traumatisante les changements technologiques que la profession journalistique », a-t-il affirmé.
Le conférencier a en outre alerté sur les risques démocratiques liés à la désinformation et à la manipulation, citant des exemples récents de campagnes politiques marquées par la diffusion massive de fausses informations.
« On est arrivé à une situation où l’information est redevenue sauvage », a-t-il dit, déplorant que n’importe qui peut publier n’importe quoi, la vérité et le mensonge se sont fondus dans un même flux parfois indifférencié.
Dans ce contexte, a-t-il affirmé, « nos sociétés ont besoin de journalisme plus que jamais », comparant ce dernier à un « phare » indispensable pour éclairer un monde devenu plus incertain.
Le journaliste et essayiste Ignacio Ramonet est un ancien directeur du Monde diplomatique (édition française) et actuel directeur des rédactions de sa version espagnole. Ancien professeur au Collège Royal de Rabat, il est reconnu comme une figure majeure du journalisme international et de la réflexion critique sur les médias.
Invité par le quotidien Al Bayane, M. Ramonet anime jeudi à Rabat une seconde conférence portant sur « La force et le droit : la géostratégie dans un monde multipolaire », à l’Auditorium de l’Institut national supérieur de la musique et des arts chorégraphiques.
