Tunisie: “Le retour à la stabilité politique et sociale est indispensable à la reprise” (Hédi Djilani)

Tunisie:
Ancien PDG de l’Utica, le patronal tunisien qui jouait un rôle central dans la vie économique, vous avez demandé pardon au peuple tunisien. Pourquoi ?

J’ai demandé pardon pour pouvoir amorcer la réconciliation entre tous les Tunisiens, qu’ils soient issus de l’ancien ou du nouveau régime. Car, après l’élimination des adhérents du Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD, ancien parti historique au pouvoir) des élections du 23 octobre, la Tunisie s’est divisée en deux. C’est entre autres pour cette raison majeure que 50 % des Tunisiens n’ont pas voté le jour des élections. Ils n’ont pas compris qu’on les prive du droit civique de se porter candidats aux élections et que, en même temps, on les ait invités à aller voter pour des candidats qui ne les représentent pas. C’était réellement injuste.
Quand j’ai pris l’initiative de demander pardon, j’ai été attaqué de toutes parts – comme je m’y attendais –, bien que toutes les enquêtes judiciaires aient prouvé que je n’avais jamais été mêlé de près ou de loin à la corruption. Mais je ne regrette pas de l’avoir prise, car, dans mon esprit, cette initiative était un acte d’amour pour mon pays, la Tunisie. Le résultat est là : aujourd’hui, on parle de la réconciliation nationale sans aucun tabou, même s’il restera toujours des récalcitrants qui rejettent cette démarche salutaire.

Pourriez-vous nous donner votre diagnostic de la situation actuelle de l’économie ? Comment voyez-vous son évolution dans le futur ?

Depuis le 17 décembre 2010, la Tunisie subit un véritable tremblement de terre, particulièrement depuis le départ inimaginable du président Ben Ali, le 14 janvier. Le pays est entré dans une période d’incertitude car il n’y a plus eu de système politique. S’il a résisté, c’est bien grâce à l’administration et aux entreprises publiques qui sont, à mon avis, les vrais héros de la révolution, puisque le pays n’a pas connu une minute de troubles dans les services fondamentaux de la vie de tous les jours des citoyens : eau, électricité, transports, télécommunications, poste, police, armée et autres services publics.
Les entreprises ont continué à fonctionner, malgré quelques grèves dues à certaines personnes égoïstes qui ont voulu profiter des troubles pour imposer une augmentation de salaire aux employeurs du secteur public et privé. Cela, à mon avis, était un dérapage, car on vivait une révolution des sans-emploi et non une révolution de ceux qui avaient déjà un emploi !
Depuis quelques jours, nous avons une Assemblée constituante, un président de la République, Moncef Marzouki, et un premier ministre, Hamadi Jebali. Nous attendons le discours programme que devrait prononcer le premier ministre devant l’Assemblée.
La Tunisie a beaucoup souffert durant l’année 2011 : nous avons maintenant 800 000 chômeurs, au lieu des 500 000 du début de l’année. Cela est extrêmement dangereux socialement, politiquement et économiquement. Malgré ce tableau décourageant, je suis personnellement optimiste sur le fait que notre pays peut rebondir et retrouver très rapidement le chemin de la croissance. Il y a, évidemment, des conditions pour réussir. La première est d’abord la stabilité politique et sociale. Les acteurs sociaux et politiques ne doivent pas prendre l’économie nationale en otage. Il est aussi nécessaire de lancer très rapidement des programmes de construction du réseau d’autoroutes déjà programmé, qu’il faudra réaliser en deux ans maximum pour desservir toutes les régions, en particulier la moitié ouest, le long de la frontière avec l’Algérie. Dans ces régions, le chômage atteint 30 %, et parfois plus. Cette situation est humainement inacceptable. Elle est à l’origine de la révolution. Par ailleurs, la Libye voisine est entièrement à reconstruire, après le drame des derniers mois. Elle pourra très rapidement procurer du travail pour 200 000 Tunisiens, ce qui allégera d’autant le chômage (…).

Tunisie:
Cela suffira-t-il à résoudre tous les maux dont souffre la Tunisie ?

Bien sûr, si la bonne gouvernance est au rendez-vous. Les acteurs politiques, de quelque bord qu’ils soient, devront être solidaires dans un pacte pour la prospérité et la croissance. Si ces deux conditions sont réunies, avec l’infrastructure ultramoderne dont dispose et disposera le pays, ainsi que les capitaux, la technologie et les marchés, il n’y a aucune raison de ne pas réussir. J’espère que mon peuple comprendra que notre capacité à regarder ce qui nous unit et à pardonner très rapidement les erreurs du passé, et fera de nous une nation puissante, libre, démocratique, fière de son histoire, avec des amis dans le monde entier et un partenaire sur lequel les pays voisins ou lointains peuvent compter.

Un nouveau gouvernement vient d’être désigné. Quelles sont vos premières impressions ?

C’est un gouvernement de jeunes en âge et en expérience dans l’exercice du pouvoir, et qui va devoir affronter une situation difficile. Je pense que, malgré cela, il faudra leur laisser le bénéfice du doute pour qu’ils puissent montrer leur compétence à agir vite et bien.

Et que pensez-vous du premier ministre Hamadi Jebali ?

J’ai eu deux fois l’occasion de le rencontrer en privé. C’est un homme extrêmement affable et gentil, malgré les souffrances et les privations qu’il a endurées. Ce qui m’a franchement impressionné, c’est cette caractéristique des dirigeants de Ennahdha à n’avoir aucune haine envers personne… D’une manière plus générale, Hamadi Jebali a une idée très précise des défis qu’il aura à affronter dans l’urgence. J’ai trouvé qu’il avait cette capacité des grands dirigeants à dépasser les problèmes pour mieux les comprendre et les résoudre. En un mot, il inspire confiance et le respect.

Et vous dans tout cela ? Pensez-vous avoir un rôle à jouer ?

Je suis un Tunisien comme les autres, qui a une famille et des intérêts à préserver, et qui aime par-dessus tout sa patrie. Je resterai toute ma vie à la disposition de mon peuple et de mon pays.

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