À force d’être abordée sous l’angle de la crise, la Méditerranée finit par être enfermée dans ses fractures. Migrations, radicalités, tensions identitaires, conflits de mémoire : le débat public accumule les symptômes et néglige souvent la structure. Or, entre les deux rives, il ne se joue pas seulement une succession de crises. Il se joue une question plus profonde, plus ancienne et plus décisive : celle du rapport entre nation, État et religion.
C’est ce que remet au centre le séminaire « Construction nationale et religion en Méditerranée », lancé au Collège des Bernardins pour le cycle 2026-2027 sous la direction d’Imad Khillo et Valentine Zuber. Il faut lire cette initiative pour ce qu’elle révèle réellement : non comme un simple rendez-vous académique, mais comme le signe d’un déplacement plus profond du débat méditerranéen. La question n’est plus seulement de savoir quelle place accorder au religieux dans l’espace public. Elle est de comprendre comment il continue de structurer les imaginaires politiques, les légitimités et les équilibres nationaux, y compris dans des systèmes qui se pensent comme sécularisés.
L’intérêt du dialogue entre Imad Khillo et Valentine Zuber est précisément de faire sauter une opposition devenue trop commode : celle d’une rive Nord supposée laïque face à une rive Sud réputée religieuse. Une telle lecture ne permet plus de penser les réalités contemporaines. Imad Khillo inscrit la réflexion dans les dynamiques institutionnelles, juridiques et historiques du monde arabe, là où le religieux demeure lié à la continuité de l’État et à la légitimité des cadres collectifs. Valentine Zuber rappelle, de son côté, que la laïcité européenne n’est ni une abstraction pure ni une neutralité hors-sol, mais le produit d’arbitrages historiques complexes entre liberté, encadrement, pluralisme et espace public. Ensemble, ils ouvrent un espace d’analyse rare : celui d’une comparaison exigeante, débarrassée des caricatures.
Ce point est essentiel, car il touche à une réalité devenue centrale dans l’espace méditerranéen : la coexistence de plusieurs récits du politique, de plusieurs histoires nationales et de plusieurs conceptions de la place de la religion dans la vie collective. D’un côté, un espace européen où le religieux est souvent renvoyé à la sphère privée ou soumis à une exigence permanente de justification. De l’autre, des sociétés où il demeure un élément structurant de la mémoire collective, de la légitimité symbolique et parfois de l’architecture institutionnelle elle-même. Cette tension n’est pas seulement identitaire. Elle est intellectuelle, civique et stratégique. Elle oblige à penser plus finement la double appartenance, la cohésion et les conditions de stabilité.
Dans ce paysage, le Maroc occupe une place singulière. Et c’est sans doute l’un des apports majeurs de ce type de séminaire : rendre visible ce que les lectures simplistes effacent. Le cas marocain ne se laisse enfermer ni dans le modèle de séparation à la française ni dans une simple fusion du politique et du religieux. Il repose sur une articulation institutionnelle propre, où la légitimité religieuse, la continuité de l’État, l’encadrement du champ religieux et la cohésion nationale s’inscrivent dans une même architecture. Cette singularité n’appelle ni slogan ni simplification. Elle mérite au contraire d’être pensée avec sérieux, parce qu’elle éclaire autrement les débats sur la stabilité, la transmission, le pluralisme et le rapport entre tradition et modernité.
Pour ma part, cette réflexion s’inscrit dans une expérience ancienne. En 2004, je suis intervenu au Collège des Bernardins lors d’une conférence où j’avais invité le regretté professeur Abbas El Jirari, alors conseiller de SM le Roi Mohammed VI, à présenter le modèle marocain en la matière. Cette séquence m’avait déjà confirmé que ces débats dépassent de loin le seul cadre académique. Ils touchent à la souveraineté culturelle, à la transmission intellectuelle et à la manière dont une nation construit son propre récit de continuité entre religion, État et modernité. Ce souvenir rappelle aussi que la réflexion marocaine sur ces questions n’est ni récente ni improvisée. Elle s’inscrit dans une profondeur historique et institutionnelle qu’il faut savoir relire aujourd’hui.
Le choix du Collège des Bernardins n’est d’ailleurs pas anodin. Ce lieu s’est imposé comme un espace où se croisent traditions religieuses, recherche académique, culture et réflexion sur la société contemporaine. Qu’un séminaire sur la construction nationale et la religion en Méditerranée s’y tienne envoie un message clair : la question religieuse n’est pas un résidu du passé que la modernité contournerait. Elle demeure une clé de lecture des États, des sociétés, des tensions civiques et des possibilités mêmes de coexistence.
Il faut aller plus loin encore. Ce qui se joue dans ce type d’initiative dépasse le cadre universitaire. Il s’agit, en réalité, d’une bataille de récits à l’échelle méditerranéenne.
Qui produit aujourd’hui les cadres légitimes pour penser l’État, la foi, l’appartenance, la mémoire et la liberté ? Qui impose ses catégories de lecture ? Qui parvient à articuler stabilité, pluralisme et continuité sans mutiler les sociétés de l’intérieur ? Derrière les séminaires, les échanges intellectuels et les comparaisons savantes, se joue aussi une lutte plus discrète mais décisive : celle de la gouvernance du sens.
Dans une époque saturée de lectures émotionnelles, identitaires ou sécuritaires, la capacité à produire des cadres d’analyse stables, nuancés et crédibles devient en elle-même un facteur de puissance. C’est pourquoi cette initiative mérite attention, non seulement pour ce qu’elle dit explicitement, mais pour ce qu’elle révèle : un déplacement progressif des lignes intellectuelles, où les simplifications reculent au profit d’approches plus structurées, plus comparatives et plus responsables.
Au fond, la Méditerranée ne se comprend pas seulement à travers ses drames. Elle se comprend aussi à travers les efforts intellectuels qui cherchent à penser ensemble l’État, la nation, la religion, la liberté et l’appartenance. Entre les deux rives, il ne s’agit plus seulement de dialoguer, mais de produire des cadres communs de compréhension. C’est dans cet espace, exigeant mais fécond, que peuvent encore se construire des équilibres durables.
