Gouverner le sens à l’ère de l’IA : le Maroc comme laboratoire d’une souveraineté définitionnelle

Du Forum arabe de l’administration publique à une vision marocaine pour une gouvernance du sens

Dans une ère où l’intelligence artificielle ne transforme pas seulement nos outils, mais reconfigure profondément notre rapport à la réalité et au sens collectif. Les algorithmes fragmentent l’espace public, captent l’attention et fragilisent parfois la confiance dans les institutions. Dès lors, la question essentielle dépasse le seul champ technique : comment gouverner le sens lui-même ? Comment produire, protéger et faire circuler un sens légitime, ancré dans nos valeurs et nos réalités vécues ?

Par sa position de carrefour civilisationnel, la richesse de son héritage et la cohérence de ses réformes, le Maroc dispose d’atouts uniques pour devenir un laboratoire de ce que l’on peut appeler une souveraineté définitionnelle. Le troisième Forum arabe de l’administration publique, organisé à Rabat les 30 juin et 1er juillet 2026, en offre une illustration concrète et encourageante.

Le Forum arabe de l’administration publique : une avancée notable, un horizon à élargir

Co-organisé par le ministère de la Transition numérique et de la Réforme de l’administration et l’ESCWA, cet événement s’est tenu sous le thème « Innovation en matière de gouvernance pour une administration publique prête pour l’avenir ». Il s’est conclu par l’adoption de la Déclaration de Rabat, destinée à servir de cadre de référence pour les réformes administratives dans la région arabe.

La ministre Amal El Fallah Seghrouchni y a rappelé que l’administration publique doit être placée au cœur des processus de développement, afin de renforcer la confiance des citoyens et de rapprocher les services publics. Les travaux ont été structurés autour de quatre piliers principaux : innovation institutionnelle et organisationnelle, gouvernance numérique et fondée sur les données, capital humain et leadership pour l’innovation, ainsi que gouvernance anticipatoire et participative.

Cette dynamique témoigne d’une réelle maturité collective et d’une volonté d’innovation partagée. Elle souligne l’importance de la coopération Sud-Sud et de l’ancrage durable des réformes. Pourtant, un angle mort subsiste : la question centrale du sens. On évoque abondamment l’efficacité, les données et la participation, mais la production et la régulation délibérée du sens collectif dans un environnement algorithmique restent encore trop discrètes.

C’est précisément sur ce terrain que le Maroc peut apporter une contribution originale et décisive.

Le modèle marocain : une infrastructure au service du sens

Le Royaume ne part pas de zéro. Le Registre social unifié, l’Approche Nationale du Soutien Social, la déconcentration administrative, la régionalisation avancée et la stratégie Maroc Digital 2030 constituent une infrastructure cohérente. Au-delà de la simple performance technique, ces chantiers permettent de replacer la dignité du citoyen et la cohésion sociale au centre de l’action publique.

Dans ce cadre, la pensée complexe d’Edgar Morin — avec son insistance sur les articulations dialogiques entre tradition et modernité, local et global — trouve un terrain d’application particulièrement fertile. Le Maroc n’est pas contraint de choisir : il peut synthétiser.

Souveraineté définitionnelle : une ressource civilisationnelle vivante

La souveraineté définitionnelle ne se limite pas à la maîtrise des infrastructures ou des données. Elle renvoie à une capacité plus fondamentale : celle de définir collectivement les notions essentielles — dignité humaine, justice, bien commun, consentement — avant qu’elles ne soient reconfigurées par des systèmes exogènes.

La tradition islamique offre ici des ressources conceptuelles d’une grande actualité. La notion de maslaha (intérêt public supérieur) et l’attention portée à la préservation de l’essence humaine permettent d’inscrire le développement technologique dans une finalité éthique claire. L’image d’une « Mosquée numérique » évoque ainsi un espace protégé où la technologie reste au service de l’élévation humaine et collective.

La souveraineté linguistique — sur l’arabe, le darija et l’amazigh — constitue l’un des premiers fronts concrets de cette bataille du sens.

Un positionnement géostratégique à consolider

À l’heure où les rapports de puissance se jouent aussi autour des chokepoints narratifs et data, le Maroc peut aspirer à un rôle singulier : celui d’un hub du sens pour l’Afrique et le monde arabe. Un lieu où se forgent des approches hybrides, respectueuses des identités tout en étant ouvertes sur l’universel.

La Déclaration de Rabat appelle à renforcer la coopération régionale et à ancrer les innovations dans la durée. Le Maroc a la capacité d’y apporter une dimension supplémentaire : faire de la gouvernance du sens un bien public régional, à la croisée de l’innovation et de la profondeur civilisationnelle.

Un choix structurant pour l’avenir

Le Forum de Rabat marque une étape importante. Il nous invite surtout à franchir un cap qualitatif : placer pleinement la question du sens au cœur de la gouvernance publique et numérique.

Face à l’accélération algorithmique, deux trajectoires se dessinent : subir des cadres de sens produits ailleurs, ou élaborer un modèle souverain, enraciné dans notre histoire et ouvert sur le futur. Le Maroc dispose aujourd’hui des leviers pour s’engager résolument dans cette seconde voie — et proposer, bien au-delà de ses frontières, une contribution originale aux grands défis de notre temps.

Laisser un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Ce site Web utilise des cookies pour améliorer votre expérience. Nous supposerons que vous êtes d'accord avec cela, mais vous pouvez vous désinscrire si vous le souhaitez. J'accepte Lire la suite