Pendant longtemps, le détroit d’Ormuz a été regardé comme un verrou énergétique. C’était vrai. Cela ne suffit plus. En 2026, Ormuz n’est plus seulement le passage obligé du pétrole du Golfe. Il est devenu l’un des points de jonction les plus sensibles entre deux systèmes vitaux de la mondialisation : l’énergie et les données.
Cette convergence ne relève plus de la prospective. Depuis les actions militaires du 28 février 2026 au Moyen-Orient, l’Energy Information Administration américaine décrit une quasi-paralysie de fait du trafic : la plupart des navires ont cessé de traverser le détroit en raison du risque d’attaques iraniennes contre les bâtiments en transit. Dans le même temps, l’Iran cherche à étendre son levier de pression aux câbles sous-marins, par des menaces de taxation des utilisateurs et de contrôle réglementaire.
Ce double signal, maritime et numérique, dit quelque chose de neuf sur la nature de la puissance au XXIe siècle. Un État peut désormais peser simultanément sur le prix de l’énergie, la fluidité des routes maritimes, la résilience des réseaux numériques et la confiance des marchés.
Le détroit que l’on croyait connaître
En période normale, près de 20 millions de barils de pétrole transitent chaque jour par Ormuz. En 2024, ce volume représentait environ 20 % de la consommation mondiale de liquides pétroliers et plus d’un quart du commerce maritime mondial de pétrole, selon l’EIA.
Une part essentielle du commerce mondial de gaz naturel liquéfié passe également par ce corridor, principalement depuis le Qatar. En 2024, selon l’EIA, 84 % du brut et des condensats, ainsi que 83 % du gaz naturel liquéfié transitant par Ormuz, étaient destinés aux marchés asiatiques. La Chine, l’Inde, le Japon et la Corée du Sud figurent ainsi au cœur de cette dépendance.
Cette réalité a longtemps suffi à définir le détroit : un passage étroit, une dépendance énergétique massive, un risque géopolitique permanent. Toute tension régionale était immédiatement lue à travers le prix du baril, les primes d’assurance, les routes des tankers et la posture navale américaine.
Cette grille de lecture est devenue trop courte. Elle décrit encore une partie du risque. Elle ne dit plus tout du risque.
La vulnérabilité invisible
Une autre infrastructure traverse les abords du détroit : les câbles sous-marins. Moins spectaculaires que les pétroliers, moins visibles que les flottes militaires, ils sont pourtant l’ossature physique du numérique mondial.
Le paradoxe est essentiel. Les câbles sous-marins transportent plus de 99 % du trafic intercontinental de données, mais la bande passante traversant Ormuz représenterait moins de 1 % de la bande passante internationale mondiale, selon des analyses de TeleGeography citées par l’International Cable Protection Committee et par The National.
Cette donnée ne fragilise pas la thèse. Elle la précise. Ormuz n’est pas, pour les données, l’équivalent exact de ce qu’il est pour le pétrole. L’impact d’une rupture ne serait pas planétaire en volume. Il serait concentré, asymétrique et régionalement critique pour les économies du Golfe, leurs data centers, leurs services cloud, leurs transactions financières et une partie de leurs connexions avec l’Asie, l’Europe et l’Afrique.
TeleGeography souligne que les câbles du Golfe passent par les eaux omanaises lorsqu’ils traversent Ormuz, en raison des contraintes géopolitiques liées à l’Iran. Le risque ne tient donc pas seulement à une souveraineté juridique directe sur les câbles. Il tient à la proximité d’un corridor militarisé, étroit et politiquement sous pression.
La leçon de la mer Rouge
Les incidents survenus en mer Rouge depuis 2024 ont fonctionné comme un avertissement stratégique. Plusieurs câbles y ont été endommagés dans le contexte des attaques houthies, non par une attaque directe contre les fibres, mais par un mécanisme indirect : un navire touché a perdu sa manœuvrabilité, son ancre a traîné sur les fonds marins, puis trois câbles ont été sectionnés avant son naufrage, selon TeleGeography.
La leçon n’est pas seulement technique. Elle est doctrinale. Le monde numérique possède lui aussi ses détroits critiques. En zone de conflit, la vulnérabilité n’a pas besoin d’être visée pour être atteinte : un navire peut devenir une arme involontaire, une ancre peut produire un choc régional durable, car la réparation des câbles exige des navires spécialisés, des autorisations, des assurances et un minimum de sécurité maritime.
Quand le pétrole rencontre les données
La rupture stratégique est là : les vulnérabilités énergétiques et numériques convergent désormais dans les mêmes espaces géographiques.
Une crise prolongée autour d’Ormuz ne provoquerait pas uniquement une tension sur les approvisionnements énergétiques. Elle pourrait simultanément ralentir certains flux numériques régionaux, perturber les chaînes logistiques, désorganiser les assurances maritimes et accroître la pression sur les marchés financiers.
Le choc ne serait plus linéaire. Il serait systémique. Un détroit peut affamer une région. Un câble coupé peut la désynchroniser. Ormuz fait les deux à la fois.
Ormuz devient ainsi le point où la géopolitique du pétrole rencontre la guerre des données.
Le problème est moins technique que doctrinal. Les grandes puissances disposent de doctrines navales, de stratégies énergétiques et de politiques de cybersécurité. Mais très peu d’États ont réellement construit une doctrine intégrée de sécurité infrastructurelle reliant détroits, ports, routes maritimes, câbles sous-marins, plateformes numériques, data centers et corridors logistiques.
Cette séparation intellectuelle devient dangereuse. Le monde réel, lui, ne sépare plus ces infrastructures. Une crise énergétique peut devenir numérique. Une perturbation numérique peut devenir financière. Une tension maritime peut devenir logistique.
La résilience comme nouvelle géopolitique
Pendant des décennies, la sécurité d’Ormuz a reposé sur la présence militaire américaine et sur la Cinquième Flotte basée à Bahreïn. Cette architecture demeure centrale. Mais le monde de 2026 n’est plus celui des années 1990. Même avec une forte présence militaire occidentale dans la région, le détroit peut être paralysé par le risque, les assurances, les attaques potentielles et l’incertitude.
La réponse à cette vulnérabilité ne peut donc pas être uniquement militaire. Elle doit être infrastructurelle, géographique et industrielle. Le véritable enjeu consiste désormais à multiplier les corridors alternatifs, les capacités de reroutage et les architectures de redondance. La sécurité ne consiste plus seulement à protéger un passage. Elle consiste à éviter qu’un seul passage devienne irremplaçable.
Cette résilience n’est pas mécanique. Les réseaux terrestres ne sont pas un substitut parfait aux câbles sous-marins. TeleGeography rappelle qu’aucun pays du Golfe ne dépend à 100 % des câbles sous-marins, mais que les réseaux terrestres pourraient ne pas absorber un reroutage complet si les systèmes sous-marins étaient endommagés. Ils ne sont pas non plus à l’abri des hostilités.
C’est ici que la géographie marocaine prend une dimension stratégique nouvelle. Le projet Medusa Submarine Cable System, dont le câble a atterri à Nador le 16 décembre 2025, participe à la diversification des routes numériques euro-africaines. Il ne remplace ni Ormuz ni la mer Rouge. Mais il ajoute de la redondance, réduit la dépendance à quelques corridors saturés ou instables et inscrit le Maroc dans une nouvelle cartographie des flux numériques.
De la même manière, Tanger Med, le Port Dakhla Atlantique et les infrastructures logistiques développées sur les façades méditerranéenne et atlantique marocaines recomposent les routes entre l’Europe, l’Afrique et l’Atlantique.
La grande leçon stratégique de cette décennie est peut-être celle-ci : la souveraineté ne peut plus être pensée uniquement en termes territoriaux ou militaires. Les routes maritimes, les câbles sous-marins, les ports, les data centers, les plateformes numériques, les corridors énergétiques et les infrastructures logistiques forment désormais un même système critique.
Les nations qui comprendront les premières cette convergence entre souveraineté énergétique, souveraineté numérique et souveraineté infrastructurelle seront probablement celles qui définiront les nouvelles règles de la puissance au XXIe siècle. La puissance ne se jouera plus seulement dans les bases militaires, les terminaux pétroliers ou les chancelleries. Elle se jouera aussi dans la capacité à organiser des continuités : routes, câbles, ports, données, énergie, logistique.
Ce monde-là est déjà en train de s’écrire. Et une partie de sa nouvelle grammaire stratégique se dessine aujourd’hui sur les façades méditerranéenne et atlantique du Maroc.
Loin d’Ormuz, mais directement en réponse à lui.
