TRIBUNE – Le 17 août, à Qabatiya, en Cisjordanie occupée, des Palestiniens interpellés lors d’une opération de l’armée israélienne ont été marqués au feutre de numéros sur le front et les bras. Le quotidien israélien Haaretz a documenté les faits. L’armée les a reconnus et déclaré que ses commandants avaient souligné la gravité de l’incident et que « des leçons ont été tirées ». Devant de tels faits, la prudence ne consiste pas à chercher immédiatement une comparaison historique. Elle consiste d’abord à regarder ce qui s’est produit.
En France, le Conseil français du culte musulman s’en est alarmé dans un communiqué publié le 19 août. Il y voit des « agissements barbares » qui rappellent « les heures les plus sombres de notre histoire européenne », et affirme que l’armée israélienne « justifie » ces faits. Son indignation est compréhensible. Mais c’est précisément parce que la mémoire qu’il convoque est immense qu’elle exige de nous de la précision — sur les mots comme sur les faits. L’armée n’a pas justifié ce geste : elle l’a reconnu, et ses commandants en ont souligné la gravité. C’est ce qui rend sa répétition plus troublante encore.
Numéroter au feutre un détenu palestinien n’est pas tatouer un déporté dans un camp d’extermination. Toute équivalence entre les situations serait historiquement fausse et moralement dangereuse. Mais refuser l’équivalence ne signifie pas renoncer à l’enseignement de l’histoire.
Auschwitz ne nous oblige pas à considérer que chaque atteinte future à la dignité reproduira Auschwitz. Il nous oblige à comprendre qu’une catastrophe humaine ne commence pas lorsqu’elle atteint son paroxysme. Elle peut être précédée par une succession de déplacements : une population réduite à une catégorie, l’exception qui devient procédure, l’humiliation rendue fonctionnelle, puis l’accoutumance de ceux qui la voient.
C’est pourquoi écrire un numéro sur le front d’un homme doit nous arrêter. Non parce que nous saurions où conduit nécessairement un tel geste — nous ne le savons pas — mais parce que l’histoire nous a appris à ne pas tenir certaines formes de déshumanisation pour insignifiantes.
Le véritable enseignement du « plus jamais ça » n’est pas que chaque violence future reproduira les crimes du passé. Il est que certaines frontières doivent être défendues avant que l’inhumain ne devienne ordinaire. L’Europe de l’après-guerre a construit une partie de son ordre juridique sur cette conviction. Celle d’un individu qui ne perd pas ses droits fondamentaux parce qu’il est suspect, détenu ou membre d’une population considérée comme hostile.
Ce qui rend l’épisode de Qabatiya plus préoccupant encore est qu’il n’est pas sans précédent récent. Le 13 avril, au camp de Jénine, des Palestiniennes autorisées à rentrer brièvement chez elles avaient déjà été marquées de numéros sur les mains. L’armée israélienne avait alors parlé d’une « erreur de jugement », indiqué que les procédures avaient été clarifiées et que des enseignements avaient été tirés. Quatre mois plus tard, après Qabatiya, elle affirme de nouveau que « des leçons ont été tirées ».
La répétition change la question : il ne s’agit plus seulement de savoir comment un tel geste a pu se produire, mais pourquoi il récidive après avoir déjà été identifié comme problématique.
Il devrait être possible de condamner cette pratique sans que cette condamnation soit interprétée comme une hostilité envers Israël. Exiger d’un État démocratique qu’il respecte les principes qu’il affirme défendre n’est pas le délégitimer. C’est prendre ces principes au sérieux. Car le corps peut finir par devenir un support administratif, et c’est cette banalisation qui doit nous inquiéter.
Elle intervient dans une Cisjordanie où la situation s’est considérablement détériorée. Le 11 août, devant le Conseil de sécurité, Ramiz Alakbarov, coordinateur spécial adjoint des Nations unies pour le processus de paix au Moyen-Orient, avertissait que le territoire était « au point de rupture ». Au 10 août, l’ONU recensait 76 Palestiniens tués depuis le début de l’année par les forces israéliennes ou des colons, ainsi que trois Israéliens. Environ 3 800 Palestiniens, dont près de la moitié d’enfants, avaient été déplacés en 2026 sous l’effet des violences de colons, des démolitions et des expulsions.
Ces données ne résument ni l’histoire ni les responsabilités du conflit. Elles ne justifient aucune violence contre des civils israéliens. Elles montrent toutefois un contexte dans lequel humiliations, déplacements et violences ne peuvent plus être considérés comme une simple succession d’incidents isolés.
C’est ici que la France et l’Europe rencontrent leur propre contradiction. Depuis 1945, nous affirmons que la dignité humaine est indivisible. Nous avons construit des institutions et des conventions sur l’idée que les droits fondamentaux ne dépendent ni de l’origine ni de la religion. Or un principe universel cesse de l’être dès lors que son application dépend de l’identité de la victime.
Défendre la dignité d’un Palestinien ne diminue en rien celle d’un Israélien. Condamner ce qui est infligé à des civils ou à des détenus palestiniens n’efface rien de l’horreur des crimes commis par le Hamas le 7 octobre 2023. Refuser l’antisémitisme n’impose pas de détourner le regard devant les violations commises par des soldats ou des colons israéliens. Combattre la haine antimusulmane n’autorise pas davantage à relativiser les violences commises contre des Juifs.
L’universalisme commence précisément lorsque nous refusons de choisir les victimes dont la souffrance mérite notre indignation.
