Le Maroc, point d’appui stratégique de l’Europe du Sud

Dans une tribune consacrée aux relations maroco-espagnoles, l’analyste Hakim El Ghissassi décrypte la nature du partenariat stratégique entre Rabat et Madrid au-delà des crises migratoires récentes, mettant en évidence le rôle central du Maroc comme plateforme industrielle, logistique et humaine incontournable pour l’Europe du Sud.

La crise de Sebta, à la fin de juillet, interdit désormais de parler de la relation entre le Maroc et l’Espagne comme d’une mécanique tranquille. Des dizaines de milliers de personnes ont franchi la frontière en quelques jours, des dizaines sont mortes et l’Espagne a dû déployer des moyens exceptionnels. L’événement a brutalement rappelé qu’une relation stratégique peut être à la fois profonde et vulnérable.

Il serait pourtant aussi trompeur de réduire la relation maroco-espagnole à cette crise que de l’ignorer. Elle oblige plutôt à poser une question plus exigeante : à quoi reconnaît-on un partenariat stratégique lorsqu’il traverse une crise ?

Un partenariat solide n’est pas celui qui ne connaît aucun désaccord. Il est celui qui dispose de suffisamment de liens économiques, institutionnels, humains et sécuritaires pour ne pas être entièrement défini par ses désaccords.

C’est sous cet angle que la relation entre Rabat et Madrid prend aujourd’hui sa dimension stratégique.

La géographie compte. Quatorze kilomètres séparent les deux rives du détroit de Gibraltar. Mais la géographie ne suffit jamais. Encore faut-il la transformer en infrastructures, en capacités productives, en échanges et en intérêts communs. C’est précisément ce que le Maroc a entrepris depuis deux décennies.

Tanger Med en donne la mesure. En 2025, le complexe portuaire a traité plus de 11,1 millions de conteneurs, 161 millions de tonnes de marchandises et plus de 535 000 camions de transport international routier. Plus de 526 000 véhicules y ont également transité. Ces chiffres ne décrivent plus seulement un port performant. Ils montrent l’installation d’une infrastructure qui participe directement aux chaînes logistiques reliant l’Europe, la Méditerranée, l’Atlantique et l’Afrique.

Cette connexion est aussi industrielle. À fin juin 2026, les exportations du secteur automobile marocain atteignaient 93,7 milliards de dirhams, en progression de 17,4 % sur un an. Le Royaume dispose désormais d’une capacité annuelle de production automobile proche du million de véhicules. Automobile et aéronautique représentent ensemble une part majeure des exportations industrielles marocaines.

Ce changement de nature est essentiel. La relation avec l’Europe n’est plus seulement celle d’un pays du Sud qui exporte des produits vers son voisin du Nord. Une partie des échanges passe désormais par des chaînes de production dans lesquelles entreprises marocaines et européennes fabriquent, assemblent, transportent et exportent dans des temporalités communes.

L’Espagne occupe une place centrale dans cette transformation. Lors de la treizième Réunion de haut niveau maroco-espagnole, tenue à Madrid le 4 décembre 2025, quatorze instruments de coopération ont été signés. La relation embrasse désormais les transports, les investissements, l’agriculture, la pêche, l’industrie, la transition énergétique, le numérique, la sécurité et les mobilités humaines.

Ces dernières ne peuvent être réduites à la surveillance d’une frontière. En 2025, les programmes espagnols de migration circulaire ont concerné 25 767 personnes originaires de dix-sept pays ; le Maroc représentait 81 % des recrutements. Ces mécanismes ne suppriment ni les migrations irrégulières ni leurs causes économiques et sociales. Ils montrent néanmoins qu’une mobilité organisée peut devenir une composante du partenariat plutôt que son seul problème sécuritaire.

Les liens humains vont beaucoup plus loin. L’Espagne est devenue l’un des principaux marchés touristiques du Maroc : 4,2 millions de visiteurs espagnols avaient été enregistrés à fin novembre 2025. À ces flux s’ajoutent les Marocains établis en Espagne, les travailleurs saisonniers, les étudiants, les entrepreneurs et les multiples circulations entre les deux rives.

La crise de Sebta oblige néanmoins à ne rien idéaliser. Une interdépendance n’empêche ni les tensions territoriales, ni les ruptures momentanées des contrôles, ni les tragédies humaines. Elle révèle même parfois brutalement les vulnérabilités de chacun. Mais c’est précisément dans ces moments que se mesure la profondeur d’une relation : dans sa capacité à maintenir des canaux de coopération lorsque survient le désaccord.

Cette réalité invite également à regarder autrement le voisinage méridional de l’Europe. Celui-ci reste trop souvent appréhendé à travers des besoins sectoriels : énergie, migration, sécurité, stabilité. L’Algérie demeure ainsi un partenaire énergétique important de l’Union européenne. Cette fonction est réelle et nécessaire.

Mais disposer d’une ressource stratégique et organiser une interdépendance stratégique ne produisent pas exactement la même influence.

Le Maroc ne dispose pas du levier gazier algérien. Son avantage est d’une autre nature : il combine plusieurs fonctions. Il est méditerranéen et atlantique, industriel et logistique, proche des marchés européens tout en approfondissant ses connexions africaines. Ses ports, ses industries, ses infrastructures, ses capacités énergétiques et son ouverture vers l’Afrique composent progressivement une architecture de connexion.

Cette combinaison prend une importance particulière au moment où l’Europe cherche simultanément à diversifier ses approvisionnements, rapprocher certaines productions, sécuriser ses chaînes de valeur et repenser sa relation avec l’Afrique. La proximité géographique ne possède de valeur stratégique que lorsqu’elle est transformée en capacité de produire, de transporter et de relier.

Cette centralité oblige aussi le Maroc.

La crise de Sebta interdit toute autosatisfaction. Une croissance soutenue, une industrie exportatrice et de grandes infrastructures ne suffisent pas si elles ne produisent pas davantage de perspectives pour la population. La puissance extérieure d’un pays reste liée à sa cohésion intérieure. La transformation économique doit donc créer davantage d’emplois qualifiés, de mobilité sociale et de confiance dans l’avenir.

C’est aussi sur ce terrain que se jouera la profondeur du partenariat avec l’Europe. Le Maroc ne peut être seulement une frontière à sécuriser, une plateforme industrielle à utiliser ou une porte vers l’Afrique. Une interdépendance durable suppose que la valeur produite circule dans les deux sens et que chacun des partenaires trouve dans la relation les conditions de sa propre stabilité.

L’Europe gagnerait, de son côté, à ne pas réduire les pays du Maghreb aux services qu’ils peuvent lui rendre dans l’urgence. Une diplomatie de l’utilité immédiate produit des dépendances fragiles. Une stratégie de long terme reconnaît la singularité des partenariats et leur capacité à traverser les crises.

Le Maroc n’a donc aucun intérêt à se déclarer indispensable. Sa position sera d’autant plus forte qu’il deviendra, par la densité de ses infrastructures, de son industrie, de ses échanges et de ses connexions africaines, progressivement plus difficile à contourner.

Dans la Méditerranée qui se dessine, la puissance ne se mesurera plus seulement à la possession d’une ressource ou à la maîtrise ponctuelle d’une frontière. Elle résidera aussi dans la capacité à relier des territoires, à produire, à faire circuler et à maintenir des relations lorsque survient la crise.

C’est cette puissance de connexion que le Maroc est en train de construire.

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