Erdogan dos au mur en Syrie après la mort de plus de 30 soldats turcs

Le président Recep Tayyip Erdogan se trouvait vendredi dos au mur en Syrie après la mort de 33 soldats turcs dans la province d’Idleb, où il aura du mal à renverser un rapport de force favorable au régime syrien protégé par la Russie.

Ankara a beau avoir lancé des représailles meurtrières contre les forces du régime de Bachar al-Assad, il risque de perdre gros s’il s’engage dans une escalade à long terme, faute de pouvoir compter sur un appui occidental déterminant.

Pour tenter d’obtenir davantage de soutien de l’Union européenne face au puissant allié russe de Damas, M. Erdogan a une nouvelle fois joué la carte des réfugiés. Ankara a annoncé qu’il ne stopperait plus les migrants qui cherchent à se rendre en Europe depuis la Turquie, réveillant le spectre de la grave crise migratoire de 2015.

“La Turquie n’a ni les moyens militaires, ni les ressources humaines pour poursuivre l’escalade en cours a Idleb”, estime Jana Jabbour, experte de la Turquie à Sciences Po Paris.

Outre l’aspect militaire, M. Erdogan doit, selon l’analyste, tenir compte de l’opinion publique en Turquie, “qui risque de se retourner contre lui si le nombre de soldats turcs tués en Syrie augmente”.

“La menace d’ouvrir les frontières de l’Europe aux migrants est un moyen très efficace pour mettre la pression sur l’UE pour qui un afflux supplémentaire de réfugiés représente un scénario cauchemardesque”, ajoute-t-elle.

La récente escalade à Idleb, dernier bastion contrôlé par des rebelles pro-turcs et des jihadistes en Syrie, a fait voler en éclats l’entente entre Ankara et Moscou qui coopéraient étroitement depuis 2016 pour faire cesser les combats en Syrie en dépit de leurs intérêts divergents.

– “Aucune option convenable” –

Après avoir demandé, jusqu’ici en vain, le déploiement sur son sol de systèmes de défense américains Patriot, la Turquie a appelé vendredi la communauté internationale à mettre en place une zone d’exclusion aérienne dans le nord-ouest de la Syrie pour empêcher les avions du régime syrien et de son allié russe de mener des frappes.

Les représentants des pays membres de l’Otan se sont réunis en urgence vendredi, à la demande de Turquie, en vertu de l’article 4 du traité pouvant être invoqué par un allié “qui estime que son intégrité territoriale, son indépendance politique ou sa sécurité est menacée”.

Mais à l’issue de la réunion, les membres de l’Alliance n’ont annoncé aucune mesure concrète, se bornant à exprimer leur solidarité avec Ankara.

Selon Sinan Ulgen, directeur du centre de réflexion Edam à Istanbul, la Turquie a peu de chances d’obtenir un soutien militaire de l’Otan, surtout après se l’être mise à dos en se rapprochant de Moscou et en achetant le système de défense antiaérienne russe S-400.

Il estime que la Turquie ne dispose d’aucune “option convenable” en Syrie, soulignant que les frappes du régime jeudi ont “exposé la vulnérabilité de la position turque faute d’avoir la supériorité dans les airs”.

“En d’autres mots, les troupes turques resteront exposées à des frappes aériennes comme celles d’hier”, ajoute-t-il.

Dans ce contexte, la Turquie pourrait, selon M. Ulgen, être contrainte d’accepter un arrangement avec la Russie pour garder seulement le contrôle d’une “petite zone le long de la frontière turque dans laquelle s’entasseront les troupes turques et près d’un million de déplacés syriens”.

“Erdogan est confronté à des choix extrêmement difficiles qui comportent tous des risques majeurs”, abonde Yezid Sayigh, chercheur au Carnegie Middle East Center. “Il ne peut pas ne pas riposter aux attaques directes du régime, mais il doit en même temps éviter d’aller trop loin dans l’escalade”.

Bien qu’elle soit “spectaculaire”, l’escalade actuelle “est probablement une tactique de négociations à haut risque qui débouchera sur une nouvelle entente russo-turque au sujet d’Idleb”, estime-t-il.

“En bref, je ne pense pas qu’il aura une guerre totale, ni que la Turquie va de nouveau se rapprocher de l’Otan”, ajoute-t-il.

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