Un jeune Marocain interroge aujourd’hui une intelligence artificielle sur le Mawlid. Il veut comprendre pourquoi cette naissance est célébrée, ce qu’elle signifie et comment elle s’inscrit dans la tradition religieuse. En quelques secondes, une réponse apparaît. Mais quelle tradition juridique restitue-t-elle ? Quelle doctrine théologique mobilise-t-elle ? Quelle place accorde-t-elle aux différentes sensibilités de l’islam ? Et surtout, sait-elle qu’elle répond à un Marocain ?
Cette scène, devenue ordinaire, révèle un déplacement plus profond qu’il n’y paraît. Pendant longtemps, l’accès au savoir religieux passait par des médiateurs identifiés : le savant, l’imam, la famille, le livre, la mosquée, l’école, puis la radio et la télévision. Internet avait déjà bouleversé cette architecture en multipliant les producteurs de contenus et les voies d’accès au religieux. L’intelligence artificielle franchit une étape supplémentaire. Elle combine et reformule des informations issues de corpus dont l’utilisateur ne connaît généralement ni la composition ni la hiérarchie. Elle s’insère ainsi dans les circuits contemporains d’accès et de transmission du savoir.
Le Mawlid permet d’observer concrètement ce changement. Au Maroc, sa célébration mêle depuis longtemps religion, mémoire familiale, spiritualité et patrimoine. Dans les mosquées, elle s’accompagne de récitations coraniques, de louanges au Prophète et d’enseignements liés à la sîra. Dans les familles, elle se prolonge par les rencontres et les gestes de solidarité. À Salé, la procession des cierges inscrit cette mémoire dans la ville, entre artisans, chants, confréries et héritage urbain. Ailleurs, le madih, le samâa et les rassemblements soufis prolongent d’autres formes de transmission.
Cette diversité rappelle une évidence que le numérique peut facilement faire oublier : un héritage religieux ne se transmet jamais dans le vide. Il passe par des institutions, des langues, des pratiques, des mémoires et des histoires. Il est toujours situé.
Cette question devient particulièrement importante pour les Marocains établis à l’étranger. Un jeune né à Paris, Bruxelles, Amsterdam, Madrid ou Montréal peut découvrir le Mawlid à travers sa famille ou une mosquée, mais également par YouTube, TikTok, un moteur de recherche ou désormais un assistant conversationnel. Il évolue entre plusieurs langues, plusieurs environnements culturels et parfois plusieurs références religieuses. Une même question formulée en arabe, en français, en espagnol, en néerlandais ou en anglais peut conduire à des réponses nourries de contextes différents.
Le risque n’est donc pas seulement celui de l’erreur. Il est aussi celui de la standardisation. Une tradition historiquement située peut progressivement se dissoudre dans une réponse religieuse moyenne, construite à partir des contenus les plus disponibles ou les plus représentés dans l’environnement numérique.
Lorsqu’un utilisateur demande : « Peut-on célébrer le Mawlid ? », il n’accède pas directement à une source. Il reçoit une réponse produite à partir d’informations et de rapprochements dont les critères lui restent largement invisibles. Le problème n’est donc plus seulement de savoir si l’intelligence artificielle dit vrai ou faux. Il faut aussi comprendre comment elle construit ce qu’elle présente comme vrai.
Dans le domaine religieux, cette distinction est essentielle. Une phrase peut être exacte dans un contexte et trompeuse dans un autre. Une opinion minoritaire peut devenir, par l’assurance de la formulation, une position apparemment générale. Une nuance doctrinale peut disparaître. Une citation mal attribuée peut circuler avec l’apparence de l’autorité. L’intelligence artificielle formule bien et explique vite, mais la fluidité d’une réponse n’est pas une preuve. En matière religieuse, la rigueur de la source doit primer sur la qualité de la formulation.
Numérique et transmission religieuse
Cette exigence devient plus importante encore lorsque l’intelligence artificielle produit des voix, des images et des vidéos. Une voix clonée peut attribuer à un imam des paroles qu’il n’a jamais prononcées ; une citation inventée peut être présentée comme un hadith ; une image artificielle peut donner l’apparence documentaire à un événement qui n’a jamais existé. Le religieux entre ainsi dans un nouvel âge de la vraisemblance, alors même que la vraisemblance n’a jamais constitué une preuve.
Pour le Maroc, cette transformation constitue autant un défi qu’une possibilité.
Depuis plus de deux décennies, le numérique a progressivement trouvé sa place dans les dispositifs de transmission religieuse à travers les portails institutionnels, les contenus audiovisuels, les plateformes pédagogiques et les réseaux sociaux. Cette expérience a permis d’élargir considérablement les publics et de rapprocher les contenus religieux de générations dont les pratiques informationnelles avaient déjà changé.
L’intelligence artificielle oblige maintenant à franchir une nouvelle étape. Il ne suffit plus de produire des contenus numériques destinés aux hommes. Il faut également penser la manière dont ces contenus seront identifiés, interprétés et restitués par les machines.
Une institution peut disposer de textes validés, d’archives, d’avis religieux, d’enseignements et de ressources audiovisuelles considérables. Si ces contenus restent dispersés, insuffisamment contextualisés ou difficilement identifiables par les systèmes d’intelligence artificielle, ils peuvent devenir paradoxalement moins visibles au moment même où l’accès au savoir devient plus facile.
Hier, l’enjeu consistait principalement à produire une parole de référence et à organiser sa diffusion. Aujourd’hui, il faut également organiser les conditions de son accessibilité numérique.
Cela suppose de penser progressivement des corpus documentés, structurés et multilingues permettant d’identifier l’auteur, la date, le statut et le contexte d’un contenu, mais aussi de distinguer clairement un texte de référence, un avis religieux, un commentaire savant, une archive ou une interprétation contemporaine. Pour les Marocains du monde, cette exigence linguistique devient déterminante : une transmission pensée uniquement dans la langue de la source risque de ne plus atteindre ceux qui cherchent désormais leurs réponses dans la langue de leur vie quotidienne.
Il ne s’agit pourtant pas de construire une intelligence artificielle qui se substituerait au savant, ni de transférer à la machine l’autorité des oulémas et des institutions. Le véritable enjeu est ailleurs : créer un environnement numérique dans lequel l’intelligence artificielle puisse conduire plus sûrement vers les sources établies plutôt que produire une autorité nouvelle à partir de la seule vraisemblance statistique.
Cette évolution suppose aussi une culture nouvelle de la vérification. Retrouver une source, identifier son auteur, vérifier sa date, distinguer un texte de son commentaire ou une position doctrinale d’une opinion deviennent des compétences indispensables. Ce que la tradition savante enseignait depuis longtemps comme prudence intellectuelle devient, à l’âge de l’IA, une compétence numérique.
Le Mawlid nous rappelle finalement qu’une tradition vivante n’est pas une mémoire immobile. Chaque génération reçoit un héritage dans un monde qui n’est déjà plus celui de la génération précédente. Le manuscrit, l’imprimerie, la radio, la télévision puis Internet ont successivement transformé les conditions de la transmission sans faire disparaître la question de l’autorité.
L’intelligence artificielle introduit aujourd’hui un déplacement supplémentaire. Elle ne fait pas nécessairement disparaître l’autorité religieuse ; elle transforme le chemin qui conduit jusqu’à elle.
Pour les Marocains du monde, ce déplacement est particulièrement décisif : préserver une continuité sans se couper des sociétés dans lesquelles ils vivent, transmettre une référence sans fabriquer un entre-soi, maintenir un lien avec le Maroc sans figer l’identité. L’intelligence artificielle peut contribuer à rapprocher les sources, les langues et les générations. Elle peut également accentuer leur éloignement si nous abandonnons à la seule logique des plateformes l’organisation de l’accès au savoir.
Le jeune Marocain qui posera demain une question religieuse, qu’il vive à Rabat, Paris, Bruxelles ou Montréal, ne commencera peut-être plus par ouvrir un livre, appeler un imam ou consulter une institution. Il interrogera une machine.
La question essentielle ne sera alors plus seulement de savoir ce que l’intelligence artificielle doit répondre, mais qui aura organisé les conditions lui permettant de répondre justement.
À l’âge de l’intelligence artificielle, préserver un héritage ne consiste donc plus seulement à le conserver ou à le diffuser. Il faut aussi lui donner les conditions de rester identifiable, intelligible et accessible dans les nouveaux espaces où se construit désormais une partie de notre rapport au savoir.
