Le Conseil de la Communauté Marocaine à l’Étranger (CCME) a organisé ce dimanche 3 mai à Rabat la présentation de Mémoires d’une vie. Histoires de pionniers de l’immigration marocaine en France. Les quatre autrices, Soundouss Chraïbi, Hajar Azell, Samira El Ayachi et Rim Battal sont revenues sur cette plongée dans des destins longtemps restés dans l’ombre.
Urgence mémorielle
Une génération de pionniers qui s’en va, doucement mais inexorablement. Ils ont aujourd’hui 80, 90, parfois 97 ans, c’est l’âge du doyen de ceux qui ont accepté de témoigner. Ils ont traversé des décennies de labeur, de silence et de dignité, et avec eux disparaît une mémoire que personne d’autre ne pourra jamais restituer. C’est cette conscience aiguë de la perte qui est à l’origine du projet : mettre en valeur les ponts culturels qu’ils ont construits entre le Maroc et la France, avant qu’il ne soit trop tard.
Le projet, fruit d’une collaboration étroite avec le CCME, a mobilisé quatre autrices aux plumes et aux sensibilités différentes. Elles ont sillonné la France dans les quatre coins du pays pour recueillir des témoignages. « Les listes ont été communiquées par les consulats, on a fait l’identification des familles, on leur a expliqué le projet. On a créé un lien au cas par cas », précise Soundouss Chraïbi sur la méthodologie employée.
Histoires singulières
Si les parcours migratoires partagent une même trame — le départ, l’usine, l’exil intérieur — chaque récit révèle une trajectoire qui n’appartient qu’à elle seule. Soundouss Chraïbi le confie avec une surprise encore intacte : « Dès qu’on a commencé à recevoir les histoires, elles étaient très singulières et ne se ressemblaient pas. Leurs façons de se raconter étaient très différentes. » Ce qui devait être un recueil de témoignages similaires s’est révélé être une mosaïque de vies inattendues.
Pour Hajar Azell, cette plongée dans les mémoires a eu quelque chose de profondément personnel : « Ce projet m’a bouleversée. C’était touchant d’avoir cet honneur de raconter ces vies si fragiles. J’ai aussi eu l’impression de parler à mes grands-parents qui sont tous décédés. » Elle retient notamment « leur pudeur », et se pose la question littéraire de savoir « comment écrire à travers leurs silences aussi ».
Les femmes, gardiennes silencieuses
La question des femmes est au cœur des tensions que traversent les autrices. Puisque la consigne initiale était de rencontrer les tout premiers immigrés des années 1950, « ils étaient forcément des hommes », reconnaît Soundouss Chraïbi.
Mais derrière chaque homme interviewé, une femme veillait. Rim Battal l’a observé avec acuité : « Il y avait toujours les épouses à côté des hommes que j’ai interviewés, qui étaient là en gardiennes de mémoire, elles retenaient les dates, les papiers. »
Samira El Ayachi, romancière et autrice, porte la frustration la plus vive sur ce point : « Très vite je comprends que j’ai affaire à des hommes et que les grandes oubliées, c’est les femmes. Elles ont joué un rôle très politique. Je reste frustrée car on n’a pas vraiment eu accès à des histoires de femmes ».
Elle a néanmoins « rencontré des femmes pionnières de la liberté et de l’émancipation », parmi lesquelles Naïma, devenue poétesse et confie que cette rencontre a été « un beau cadeau pour ma propre reconstruction ».
Mémoires d’une vie n’est pas un livre de nostalgie. C’est un acte de résistance contre l’oubli, porté par quatre femmes qui ont compris, le temps d’une interview, que ces vies-là méritaient d’être lues. Et que le temps, lui, n’attendrait pas.
