En Tunisie, un nouveau gouvernement empêtré dans l’instabilité politique

Le gouvernement de technocrates dirigé par un énarque de 46 ans, Hichem Mechichi, qui a obtenu mercredi la confiance du Parlement, a la lourde tâche de faire sortir la jeune démocratie tunisienne de l’instabilité politique pour pouvoir faire face aux défis socio-économiques.

Quelle stabilité pour ce nouveau gouvernement?

“Même si le gouvernement de Hichem Mechichi a obtenu suffisamment de voix, cela ne traduit pas forcement un appui politique véritable des blocs parlementaires”, a indiqué à l’AFP le politologue Selim Kharrat.

Le parti d’inspiration islamiste Ennahdha, qui a soutenu M. Mechichi in extremis après avoir critiqué son cabinet, a appelé à un remaniement rapide. S’il ne parvient pas à ses fins, son chef de file Rached Ghannouchi a clairement rappelé mercredi soir qu’il pouvait décider de retirer à nouveau la confiance au gouvernement.

La Constitution de 2014, après des décennies d’un régime présidentiel sans partage, a consacré un système mixte à tendance parlementaire, de plus en plus décrié en raison des incessantes luttes de pouvoir paralysant les institutions.

“On découvre les limites, les contradictions de l’architecture constitutionnelle mise en place en 2014, et c’est un élément qui va nourrir l’instabilité” estime M. Kharrat.

Cette situation est exacerbée par le résultat des élections d’octobre 2019, source de remous tant que dure le mandat de l’Assemblée: les Tunisiens ont porté au pouvoir une kyrielle de partis sans clivages idéologiques clairs, peu enclins à faire des alliances.

Les principales oppositions de fond se dessinent entre pro et anti-islamistes.

La versatilité du jeu politique est nourrie par “l’absence de vision claire”, poursuit M. Karrat. “Aucun parti ou responsable politique n’est capable de nous décrire quelle Tunisie il souhaite bâtir à l’horizon de 2030/2040”.

 

Quels sont les dossiers urgents pour ce gouvernement?

“Dans l’état actuel tout est urgent!”, souligne M. Kharrat.

A commencer par la loi de finance complémentaire de l’année 2020, afin de prendre en compte l’impact dévastateur de la pandémie de covid-19 sur les finances de l’Etat.

Le Fonds monétaire international s’attend à ce que la dette publique atteigne 89% du PIB en 2020, et le budget 2021 s’annonce également compliqué à boucler, alors que le plan quadriennal de financement du FMI a pris fin au printemps.

Tunis va devoir commencer à rembourser des dettes contractées ces dernières années, avec 7,5 milliards de dinars (environ 2,5 milliards d’euros) de remboursements prévus pour 2020, a rappelé le Premier ministre mercredi.

En outre, des manifestations de chômeurs sont en cours dans le sud et l’intérieur du pays, entravant la production de pétrole depuis plus d’un mois, et celle de phosphate de façon récurrente.

La baisse de la production, et l’incapacité à répondre aux attentes sociales déclenchant ces mobilisations, ont eu un “impact profond et direct”, entraînant un “recul des ressources de l’Etat et la détérioration de la balance commerciale”, a averti M. Mechichi mercredi.

Quelles capacités de réformes pour ce nouveau gouvernement?

M. Mechichi a dit vouloir relancer les entreprises de l’imposant secteur public tunisien, qui ont vu leur dette croître des dernières années.

Son cabinet comporte un ministère centralisant Economie, Finances et Investissement, confié à un patron de banque, Ali Kooli.

En outre “il y a toutes les réformes liées au régime fiscal: le gouvernement sortant s’est engagé à ne plus travailler à partir de 2021 avec le régime forfaitaire, et cela doit être traduit au niveau législatif”, rapelle M. Kharrat.

Ce régime favorable s’applique à une écrasante majorité des TPE et PME tunisiennes — y compris les professions libérales comme les médecins et avocats — privant l’Etat de ressources.

Cette réforme discutée depuis des années s’est “heurtée aux lobbies”, a déploré le politologue.

Mais la marge de manoeuvre reste étroite, tant le soutien parlementaire est fragile.

“Le défi principal du gouvernement de Mechichi est d’obtenir l’appui politique qui lui permettra de pouvoir (…) prendre des décisions douloureuses dans un contexte de crise économique, politique et sociale”, estime M. Kharrat.

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