Maroc 2026 : le temps politique doit rejoindre le temps du pays
Le 23 septembre, les Marocains éliront les 395 membres de la Chambre des représentants. On pourrait n’y voir qu’une échéance électorale supplémentaire, avec ses candidats, ses programmes, ses alliances et, au lendemain du scrutin, ses calculs de majorité. Ce serait passer à côté de l’essentiel.
Vingt-sept ans après l’intronisation du Roi Mohammed VI, cette élection intervient dans un Maroc profondément différent de celui de 1999. La véritable question n’est donc plus seulement de savoir qui gouvernera. Elle est de savoir si la représentation politique du Royaume évolue désormais au même rythme que le pays qu’elle représente.
Depuis le début du règne, les échéances législatives se sont succédé et les majorités ont changé sans rupture de la continuité institutionnelle. Ce qui pourrait apparaître comme la normalité d’une démocratie mérite d’être considéré à l’échelle de la région. Le Maghreb a connu, selon les pays, changements de régime, crises institutionnelles, dissolutions parlementaires, transitions et recompositions constitutionnelles. Aucune de ces histoires n’est réductible à une autre et il serait artificiel d’opposer mécaniquement un modèle marocain aux trajectoires algérienne, tunisienne, libyenne ou mauritanienne. Mais une différence demeure : le Maroc a progressivement inscrit le changement politique dans la continuité de l’État. Cette prévisibilité est devenue un actif stratégique. Elle permet notamment de conduire dans la durée des transformations dont les résultats ne peuvent se mesurer à l’échelle d’un seul mandat.
Cette continuité n’a pourtant pas signifié immobilité. Depuis 1999, le Royaume a connu la réforme du Code de la famille, l’Instance Équité et Réconciliation, la Constitution de 2011, la régionalisation avancée, l’extension de la protection sociale, de grands programmes d’infrastructures, une transformation industrielle et une affirmation nouvelle sur le continent africain et dans les relations internationales. La Constitution de 2011 a marqué un tournant politique en disposant que le Roi nomme le Chef du gouvernement au sein du parti arrivé en tête des élections à la Chambre des représentants. Le PJD a conduit les gouvernements issus des scrutins de 2011 et de 2016 avant que le RNI n’arrive en tête en 2021. La continuité de l’État a ainsi coexisté avec l’alternance des majorités. Mais cet acquis produit sa propre exigence : plus les partis participent effectivement à l’exercice du pouvoir, plus ils doivent être capables de produire des idées, des compétences, des résultats et les élites qui gouverneront le Maroc de demain.
C’est à cet endroit que les chiffres du corps électoral prennent une signification qui dépasse largement la statistique. À l’issue de la révision exceptionnelle arrêtée au 10 juillet 2026, 15 801 162 Marocains sont inscrits sur les listes électorales. Les femmes représentent 46 % des inscrits, les hommes 54 %, tandis que 55 % du corps électoral est urbain. Mais la répartition par âge interpelle davantage : les personnes de 60 ans et plus représentent 29 % des inscrits, contre seulement 4 % pour les 18-24 ans et 15 % pour les 25-34 ans. Ces données ne décrivent évidemment pas la structure démographique du Maroc ; elles décrivent ceux qui se sont inscrits pour voter. C’est précisément pourquoi elles sont politiquement importantes.
Le Maroc qui étudie, entreprend, migre parfois puis revient, crée des entreprises, vit sur les réseaux sociaux, découvre l’intelligence artificielle et compare instantanément ses perspectives avec celles offertes ailleurs est largement porté par de nouvelles générations. Elles sont aussi confrontées directement aux difficultés d’accès à l’emploi, au logement et à la mobilité sociale. Si elles restent faiblement présentes dans le corps électoral, la question dépasse celle de l’abstention. Elle touche à la capacité du système politique à transformer une génération sociale en génération civique. Un pays peut rajeunir dans ses aspirations tout en vieillissant dans sa représentation. Aucun système politique ne peut durablement se satisfaire d’un tel décalage.
Mais le renouvellement ne saurait être réduit à une opposition entre générations. La jeunesse n’est pas en elle-même un programme politique, pas davantage que l’expérience ne saurait être assimilée à l’immobilisme. Une démocratie vivante a besoin des deux : de la transmission de l’expérience et de l’arrivée de compétences, de sensibilités et de parcours nouveaux. Le véritable renouvellement concerne donc moins l’âge des candidats que les mécanismes par lesquels les partis les sélectionnent, les forment et leur permettent de progresser. Il suppose de concilier l’ancrage territorial, indispensable à toute représentation politique, avec l’ouverture à des femmes et des hommes issus de l’entreprise, de l’université, des professions, de la société civile ou de l’engagement local, qui ne disposent pas nécessairement des réseaux ou de l’ancienneté permettant d’accéder naturellement à la compétition électorale. C’est à cette condition que le renouvellement cessera d’être cosmétique pour devenir politique.
Cette question devient d’autant plus pressante que pendant que la politique débat de son renouvellement, le pays n’a pas attendu. Le Maroc économique s’est internationalisé. Ses entreprises se développent en Afrique, ses infrastructures l’insèrent davantage dans les échanges mondiaux et de nouvelles filières industrielles, énergétiques et numériques modifient progressivement son économie. L’intelligence artificielle accélérera encore cette transformation en touchant le travail, l’éducation, l’administration, l’information et probablement l’exercice même de la citoyenneté. La question devient alors plus profonde que celle du renouvellement des candidatures : la modernisation politique accompagne-t-elle la modernisation économique, technologique et sociale du pays ?
La stabilité marocaine constitue dans ce contexte une force, mais elle ne doit jamais devenir un motif d’autosatisfaction. Elle permet d’investir, de planifier et de conduire des politiques dans la durée. Elle ne suffit pourtant pas à faire vivre une démocratie. Celle-ci a également besoin d’adhésion, de confiance et de la conviction que le vote conserve une capacité d’action sur le réel. Le risque politique le plus sérieux n’est donc pas nécessairement celui d’une crise spectaculaire. Il peut être beaucoup plus silencieux : l’indifférence. Le citoyen qui proteste ou critique reconnaît encore à la politique une importance suffisante pour lui consacrer sa colère. Celui qui finit par considérer que l’élection ne le concerne plus commence à quitter mentalement l’espace politique. Pour les partis marocains, l’adversaire de demain ne sera donc pas seulement le parti concurrent. Ce pourra être le désintérêt.
Les élections de 2026 acquièrent précisément ici leur véritable dimension stratégique. La législature qui en sortira accompagnera le Royaume vers 2030, avec la Coupe du monde organisée avec l’Espagne et le Portugal, l’accélération des infrastructures et une exposition internationale exceptionnelle. Elle conduira également le pays vers l’horizon 2035 auquel se rattachent les ambitions du Nouveau Modèle de Développement. Durant ces années se joueront simultanément la transformation numérique, l’irruption de l’intelligence artificielle dans de nombreux métiers, l’éducation, la consolidation de la protection sociale, la transition énergétique, la compétition internationale pour les investissements et la capacité du Maroc à retenir ses talents ou à les faire revenir. Les élus de 2026 ne géreront donc pas simplement une nouvelle législature : ils auront à accompagner un pays susceptible de changer une nouvelle fois d’échelle.
Depuis vingt-sept ans, le Royaume a montré qu’il pouvait transformer ses infrastructures, son économie, son positionnement international, ses politiques sociales et une partie de son architecture institutionnelle. Le défi qui s’ouvre est peut-être plus difficile parce qu’il concerne moins les institutions que les femmes et les hommes qui les font vivre, les mécanismes qui permettent leur renouvellement et la confiance qu’ils inspirent.
Le 23 septembre dira quel parti est arrivé en tête et quelle majorité pourra se constituer. Mais l’enjeu historique se situe ailleurs : savoir si le Maroc politique saura désormais évoluer à la vitesse du Maroc qui se transforme. Si 2026 marque ce commencement, cette élection aura été davantage qu’une alternance. Elle aura marqué le moment où le temps politique aura commencé à rejoindre le temps du pays.
