Série : Gouverner le sens à l’ère de l’intelligence artificielle — Le modèle marocain de souveraineté cognitive
Gouvernance du sens et intelligence artificielle : de Régis Debray à Ibn Khaldoun
Transmettre n’est pas communiquer, et le sens enveloppe la civilisation : en croisant la médiologie de Régis Debray et l’ʿumrān d’Ibn Khaldoun, cette tribune fonde le concept de gouvernance du sens à l’ère de l’intelligence artificielle.
Dans un précédent texte, j’ai avancé que les puissances de ce siècle seraient celles dont les institutions demeureraient capables de produire, de transmettre et de légitimer le sens. Il faut maintenant tenir la promesse : montrer que la gouvernance du sens n’est pas une intuition, mais un concept. Un concept exige une généalogie et un terrain. La généalogie relie Paris à Maroc , Régis Debray à Ibn Khaldoun. Le terrain est marocain.
Ce que Debray a vu
Régis Debray a bâti, sous le nom de médiologie, une distinction simple et profonde : transmettre n’est pas communiquer. Communiquer, c’est transporter une information dans l’espace, entre contemporains. Transmettre, c’est faire voyager un sens dans le temps, d’une génération à l’autre — et cela exige bien plus qu’un canal : des institutions, des rites, des corps constitués, des lieux. Un message ne survit jamais par sa seule force ; il survit par les médiations qui le portent. Chaque mutation technique, de l’écriture à l’imprimerie, de l’imprimerie à l’écran, a redistribué les cartes de la transmission et fragilisé les autorités bâties sur la technique précédente.
Debray a formulé cette loi avant l’intelligence artificielle générative. Elle en est aujourd’hui la vérification la plus radicale — car l’intelligence artificielle n’est pas un média de plus. C’est la première technique qui ne se contente pas de transporter les messages : elle les génère. Le risque historique était la déformation du message dans le canal ; le risque nouveau est la substitution de l’émetteur. Quand un fidèle interroge une plateforme qui ne connaît aucune référence et ne répond devant aucune autorité, ce qui est en cause n’est pas d’abord la qualité de la réponse. C’est la place de celui qui répond.
Ce qu’Ibn Khaldoun avait compris
Six siècles plus tôt, Ibn Khaldoun avait posé dans la Muqaddima le cadre le plus vaste qui soit : l’ʿumrān — la civilisation matérielle et sociale, tout ce que les hommes bâtissent, organisent, échangent. Sa science nouvelle observait la montée et le déclin des sociétés, portées par leur cohésion puis défaites par son épuisement.
Le relire à l’ère algorithmique réserve pourtant une surprise. Nous tenons d’ordinaire le sens pour un produit de la civilisation — d’abord les villes, les routes, les institutions, ensuite les idées. L’expérience de notre temps suggère l’ordre inverse : c’est le sens qui enveloppe l’ʿumrān, et non l’ʿumrān qui produit le sens. Une société peut perdre ses infrastructures et se reconstituer, tant qu’elle garde la capacité d’interpréter elle-même le monde. Elle peut aussi posséder les meilleurs équipements et se défaire, si le sens qui les ordonnait lui échappe.
Le concept, au croisement
Debray apporte la mécanique : rien ne dure qui ne soit transmis, et la transmission épouse toujours les techniques de son temps. Ibn Khaldoun apporte l’ordre des choses : le sens précède la civilisation matérielle et l’enveloppe. Qu’on tienne les deux ensemble, et le concept que cette série construit se dessine presque de lui-même. La gouvernance du sens : la capacité d’une institution à demeurer l’autorité légitime de transmission d’un patrimoine intellectuel et spirituel tout en intégrant les technologies de son époque.
Cette définition trace une voie étroite. L’institution qui refuse la technique croit protéger son patrimoine ; elle le fige, et son public s’en va là où on lui répond. Celle qui adopte la technique sans garder l’autorité se dissout dans le flux — elle communique encore, elle ne transmet plus. Gouverner le sens, c’est refuser ces deux abandons.
Le terrain qui fonde
Un concept sans terrain reste une élégance. Celui-ci a le sien. Depuis deux décennies, le Maroc conduit dans le champ religieux une expérience institutionnelle qui en administre la preuve. La refondation de 2003-2004 a réorganisé l’autorité d’interprétation.
Les plateformes numériques de l’institution religieuse ont ensuite porté cette autorité là où se trouvent désormais les fidèles. Et la formation, au sein de l’Institut Mohammed VI, de plus de quatre mille morchidines et morchidates venus du Maroc et d’ailleurs y a ajouté ce qu’aucune technique ne remplace : des transmetteurs. Une règle implicite tient l’ensemble — ce qui ne se dit pas à la mosquée ne se dit pas sur les plateformes, et ce qui s’y dit engage la même responsabilité. Le Maroc n’a imité personne. Il a produit sa propre architecture, et c’est précisément ce qui en fait un cas d’étude pour d’autres.
Les débats sur l’intelligence artificielle opposent aujourd’hui régulation et innovation, prudence et vitesse. Le concept de gouvernance du sens déplace la question. Il ne demande pas s’il faut utiliser ces techniques ; il demande qui, dans dix ans, sera encore l’autorité légitime d’interprétation — et à quelles conditions. Les civilisations qui sauront répondre n’auront pas gagné une bataille technologique. Elles auront gagné la seule chose qui, depuis Ibn Khaldoun, décide de la durée : la maîtrise de leur propre sens.
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Le fil de la série — La gouvernance du sens : capacité d’une institution à demeurer l’autorité légitime de transmission d’un patrimoine intellectuel et spirituel tout en intégrant les technologies de son époque. Fondement théorique : la transmission selon Régis Debray, l’ʿumrān selon Ibn Khaldoun — et leur croisement : le sens enveloppe l’ʿumrān. Série proposée par Hakim El Ghissassi.
À suivre : Texte n°3 — « La souveraineté cognitive : le nouveau terrain des puissances ».
