À quelques jours des élections législatives du 23 septembre, la lecture des programmes marocains réserve une surprise. Les partis s’opposent, mais parlent de plus en plus des mêmes choses : emploi, pouvoir d’achat, santé, école, eau, protection sociale, logement, jeunesse, territoires.
Cette convergence n’efface pas leurs différences. Elle dit autre chose : les grandes urgences sont désormais largement identifiées. Le débat commence là où les programmes deviennent moins explicites : quelle société construire avec la transformation économique du pays ?
Le Maroc a changé d’échelle. Il s’est industrialisé, a construit des ports, des autoroutes et des lignes ferroviaires, développé les énergies renouvelables, attiré des investissements internationaux et fait émerger des filières que peu imaginaient il y a encore vingt ans. En 2025, son économie a progressé de 4,9 %, sa croissance la plus forte depuis une décennie selon la Banque mondiale.
Mais une économie peut changer d’échelle plus vite qu’une société.
Car la croissance n’est jamais vécue comme un taux. Elle l’est dans un emploi que l’on trouve, un salaire dont on peut vivre, un logement auquel on peut accéder, un médecin que l’on peut consulter, une école qui permet de progresser.
La réussite économique d’un pays et le sentiment de progresser de ceux qui l’habitent ne coïncident pas automatiquement.
L’emploi concentre cette tension. Plusieurs formations annoncent des objectifs considérables. Le RNI et le PAM promettent chacun près d’un million d’emplois au cours de la prochaine législature. Derrière ces chiffres apparaît pourtant une question plus importante : quelle économie pourra durablement les créer ?
L’investissement public a joué un rôle majeur dans la dynamique récente. La prochaine étape suppose aussi des entreprises capables de grandir, des PME qui accèdent au financement, une formation adaptée aux besoins de l’économie, davantage d’innovation et une productivité qui progresse.
Ce déplacement n’est pas seulement économique. Il est politique.
Quelle part consacrer à la protection immédiate du pouvoir d’achat et quelle part à l’investissement qui prépare la croissance future ? Faut-il privilégier les secteurs les plus productifs ou ceux qui créent le plus d’emplois ? Quels secteurs considérer comme stratégiques ? Où l’État doit-il intervenir et où l’entreprise peut-elle prendre le relais ?
Voilà quelques-unes des véritables différences que l’énumération des promesses peut masquer.
L’eau les rend presque physiques.
Le Maroc investit dans les barrages, le dessalement et les transferts entre bassins. Mais augmenter l’offre ne supprimera pas la nécessité d’arbitrer entre des usages qui peuvent entrer en concurrence. Agriculture, industrie, villes et préservation de la ressource ne pourront pas toujours être satisfaites simultanément.
La rareté transforme ainsi une politique technique en choix de société.
Il en va de même des territoires.
La transformation économique ne se déploie pas partout au même rythme. Les grands pôles industriels et urbains disposent d’infrastructures, d’investissements et d’opportunités que ne connaissent pas nécessairement certaines villes moyennes ou certains espaces ruraux.
Une politique peut donc réussir dans les statistiques nationales et laisser subsister un sentiment de distance dans certains territoires.
Les élections sont nationales. L’expérience de l’État reste profondément locale.
La jeunesse concentre toutes ces interrogations.
La nouvelle enquête du Haut-Commissariat au Plan montre que les 15-24 ans sont la tranche d’âge qui participe le moins au marché du travail. La campagne révèle parallèlement la difficulté des partis à convaincre une partie des jeunes électeurs.
On pourrait y voir seulement un problème d’emploi ou de communication politique. Ce serait manquer l’essentiel.
Ce qui est en jeu est la possibilité de se projeter.
Un pays peut être confiant dans son avenir collectif tout en laissant une partie de sa jeunesse incertaine de son avenir individuel. Lorsque ces deux perceptions s’éloignent, la croissance ne suffit plus à produire de la confiance.
Le véritable défi consiste alors à rendre crédible une idée simple : que la transformation du pays puisse aussi transformer une trajectoire personnelle.
Qu’étudier permette de progresser. Qu’entreprendre permette de grandir. Que travailler permette de mieux vivre. Et que l’endroit où l’on naît ne fixe pas trop tôt l’étendue des possibilités auxquelles on aura accès.
Cette ambition sera d’autant plus exigeante que l’intelligence artificielle commence à modifier le travail lui-même. Elle peut accroître la productivité, faire évoluer certaines compétences et créer de nouvelles activités. Elle peut aussi accentuer les écarts si l’accès aux compétences et aux technologies demeure inégal. Préparer les jeunes aux emplois existants ne suffira donc plus ; il faudra leur donner les moyens de s’adapter à ceux qui émergeront.
C’est là que 2030 prend son véritable sens.
Le monde regardera alors les infrastructures marocaines, ses villes, ses trains, ses capacités industrielles et sa faculté à organiser un événement planétaire.
Les Marocains regarderont également si leurs enfants trouvent une place dans cette transformation.
Si les services publics suivent le rythme des infrastructures
Si les territoires avancent suffisamment ensemble
Si la prospérité produit de la mobilité sociale et pas seulement davantage de richesse
Les élections du 23 septembre détermineront une majorité. Mais la législature qui s’ouvre accompagnera surtout une étape décisive de la transformation du pays.
Le Maroc a largement engagé celle de son économie. Son prochain défi sera de transformer davantage la puissance acquise en possibilités offertes.
La croissance nous dit jusqu’où avance un pays. Elle ne nous dit pas encore combien de ses citoyens avancent avec lui.