Ce que vont dire les législatives marocaines du 23 septembre prochain

Confondre la composition de la Chambre et l’orientation stratégique du Royaume, c’est prendre le Parlement pour le centre de gravité de l’État. Le Maroc n’est pas construit ainsi.

La campagne s’ouvre ce jeudi 10 septembre. Le 23, le pays élira les 395 membres de la Chambre des représentants. Le décret est connu, les listes arrêtées, les candidatures déposées. Rien, dans ce calendrier, n’est improvisé. L’essentiel n’est pourtant pas dans le calendrier.

L’essentiel est dans l’écart, déjà lisible, entre le temps que les partis savent occuper et le temps que le pays habite. On demandera au scrutin un vainqueur. Il donnera d’abord une mesure : combien consentent encore à être comptés, et selon quelle mécanique.

Ce que le vote tranche, et ce qu’il ne tranche pas

Le 23 septembre tranche la composition de la Chambre. Il oriente le nom du chef de gouvernement, conformément à la Constitution de 2011. Il ne tranche pas l’orientation stratégique du Royaume. Confondre les deux, c’est prendre le Parlement pour le centre de gravité de l’État. Le Maroc n’est pas construit ainsi.

Cette distinction n’est pas un mépris du suffrage. C’est une lecture exacte des lieux. Le vote dit qui siègera. Il ne dit pas qui porte le cap énergétique, le dossier saharien, la doctrine de souveraineté, la préparation de 2030. Offrir au citoyen une dramaturgie qu’il ne reconnaît plus, puis s’étonner de son retrait, est une faute de diagnostic.

Le corps électoral a parlé avant les urnes

Les listes générales, arrêtées au 10 juillet 2026, comptent 15 801 162 inscrits. En 2021, ils étaient un peu plus de 17,5 millions. L’écart n’est pas d’abord le signe d’un retrait volontaire collectif. Il dit un toilettage des listes — radiations administratives, décès, changements de situation — et, plus profondément, un corps qui vieillit plus vite qu’il ne se renouvelle.

Les 18-24 ans pèsent environ 4 % des inscrits. Les 60 ans et plus, près de 30 %. Les femmes, 46 %. Le rural, encore 45 %. Quiconque parle de la jeunesse comme d’une force électorale immédiate parle d’un pays qui n’est pas celui des listes. Le pays des listes est plus âgé, plus masculin, plus ancré que le pays des discours. On peut le regretter. On ne peut pas le contourner.

Deux colonnes, pas une

Le scrutin n’est pas un verdict national unique. Il est double. Trois cent cinq sièges se jouent dans quatre-vingt-douze circonscriptions locales. Quatre-vingt-dix autres se jouent dans les douze régions. Ces quatre-vingt-dix sièges pèsent 22,8 % de la Chambre. Les traiter comme un ornement, c’est se condamner à mal lire le 24 septembre.

Depuis 2021, le régional a remplacé l’ancienne liste nationale. Il territorialise. Casablanca-Settat en a douze ; Fès-Meknès, Rabat-Salé-Kénitra et Marrakech-Safi, dix chacune ; Tanger-Tétouan-Al Hoceïma, huit. À l’autre bout du Royaume, Dakhla en a trois, Laâyoune et Guelmim cinq. Les trois régions du Sud totalisent treize sièges régionaux. Ce n’est pas un accident de carte. C’est une architecture.

En 2026, ces listes sont exclusivement féminines. Quatre-vingt-dix députées sont garanties. Une vacance se remplace par une femme. C’est un plancher de représentation, pas une révolution du pouvoir. En 2021, quatre-vingt-seize femmes siégeaient déjà : quatre-vingt-dix issues du régional, six seulement des locales. Le taux de 2026, au-delà de 23 %, se jouera donc là où l’on n’a rien réservé : dans les circonscriptions ordinaires.

Le régional fait autre chose encore, que le débat public néglige. Il est un correctif proportionnel. En 2021, il a été un filet. Le Parti de la justice et du développement n’y a pris que quatre sièges locaux ; il en a tiré neuf du régional. Sans cette colonne, il n’aurait plus été un groupe. Le PPS et une partie de la gauche ont vécu le même recours. Le RNI, le PAM et l’Istiqlal tiraient l’essentiel de leur force du local : le régional ne faisait que confirmer, à hauteur de 14 à 16 % de leurs sièges.

D’où une règle de lecture. Le 24 au matin, deux colonnes. Le total seul ment. L’écart entre le local et le régional dit si un parti a une machine, ou seulement un reste de vote régional. Les 90 sièges ne désignent pas le chef de gouvernement. Ils décident souvent de la survie d’un groupe.

La leçon de 2021 est une mécanique

Le Rassemblement national des indépendants l’emporta avec 102 sièges, devant le Parti authenticité et modernité (87) et l’Istiqlal (81). Le PJD, après dix ans au gouvernement, tomba à 13. La participation s’établit un peu au-dessus de 50 %.

On a trop commenté la chute. On a trop peu regardé la machine. Le scrutin récompense l’implantation. Aziz Akhannouch n’est plus à la tête du RNI ; Mohamed Chaouki l’est. Le visage change. Les réseaux n’ont pas disparu. Vingt-sept partis sont en lice. Tous n’ont pas une géographie.

L’objection qu’il faut prendre au sérieux

On objectera que le mécontentement a rendu cette mécanique caduque. Le coût de la vie, l’école, la santé, l’emploi des jeunes : tout cela pèse. Les tensions internes à la majorité, étalées avant l’ouverture de la campagne, pèsent aussi. Une alliance qui se dispute en public n’offre plus le récit de la maîtrise.

L’objection est juste. La conclusion qu’on en tire trop vite ne l’est pas.

Le mécontentement ne se convertit pas automatiquement en alternance. Il se convertit souvent en abstention. Or l’abstention, dans un scrutin d’implantation, ne punit pas également. Elle épargne ceux qui savent encore faire venir les leurs. Elle frappe ceux qui n’existent que dans le discours national. Un parti peut s’effondrer sans qu’une alternative unique prenne sa place. C’est déjà arrivé.

Le PJD revient avec Abdelilah Benkirane. Un rebond partiel est concevable. S’il a lieu, il se lira d’abord au régional. Un retour aux niveaux de 2011 ou de 2016 n’a pas, sur les faits disponibles, de base. La gauche peut gagner des sièges. Elle ne reconstitue pas, à cette heure, une majorité.

Trois dénouements, une constante

Le plus cohérent demeure celui-ci : le bloc sortant reste le centre de la Chambre, avec une redistribution interne. L’un des trois partis arrive en tête. Le chef de gouvernement en est issu. La coalition n’est pas forcément reconduite à l’identique. Les ministères se négocieront plus durement qu’en 2021. Les quatre-vingt-dix sièges régionaux lisseront ce bloc et garantiront le plancher des femmes. Ils ne déplaceront pas le centre.

Un deuxième dénouement est plausible : même bloc, majorité plus étroite. La participation recule. La sanction du quotidien s’exprime. Le PJD et une partie de la gauche reprennent surtout là où le scrutin corrige — au régional. La formation du gouvernement s’allonge.

Un troisième, plus ouvert : l’ordre à l’intérieur du bloc s’inverse. Le PAM ou l’Istiqlal passe devant le RNI. Cela changerait un nom. Cela ne changerait pas la nature du dispositif.

Une alternance complète, portée par l’opposition seule, n’a pas de preuve électorale à cette heure. La conserver comme possibilité est une exigence. En faire une prévision serait une facilité.

La variable que personne ne possède

Aucun des vingt-sept partis ne possède la participation. C’est elle qui donnera son sens au 23 septembre. Une participation proche de 2021 confirmera les machines. Une participation nettement plus basse rendra les résultats plus locaux, plus dépendants des notables — et plus dépendants, pour les partis moyens, de la colonne régionale.

Les Marocains de l’étranger voteront par procuration dématérialisée, pas dans les urnes de leur pays d’accueil. Le scrutin reste territorialement ancré, y compris quand la nation est diasporique.

Ce que le 23 septembre devra laisser

Un pays qui prépare une Coupe du monde, des ports, une bascule énergétique et une doctrine de souveraineté ne peut traiter l’élection comme une parenthèse technique. Il ne peut pas non plus lui demander ce qu’elle ne peut pas donner : une unanimité, un récit unique, une jeunesse soudain convertie en électorat, un Parlement devenu le lieu du cap.

Ce qu’elle peut donner, lue sans emphase, c’est une mesure. Combien consentent encore à être comptés. Où les machines tiennent. Où le discours national ne tient plus. Quelle part du mécontentement se tourne vers un parti, et quelle part se retire. Combien de femmes entreront par la porte réservée, et combien par la voie élective.

Le temps politique court après le temps du pays. Le 23 septembre n’abolira pas cet écart. Il le rendra chiffrable. Encore faudra-t-il, le 24 au matin, résister à deux tentations : proclamer une victoire comme une vérité du Maroc, ou une crise comme une fin de cycle. Ni l’une ni l’autre n’est due. Le pays aura seulement voté — ou choisi de ne pas le faire.

Les résultats provisoires tomberont dès le 24. Ils ne seront définitifs qu’après les recours devant la Cour constitutionnelle. Entre les deux dates, le plus utile ne sera pas de couronner un camp. Ce sera de séparer les deux colonnes, et de lire, sans vanité, ce que le consentement électoral dit encore de la confiance, de la relève et de l’État social.

 

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