Ceuta, 1979 : le jour où le roi d’Espagne a imaginé autre chose

Un télégramme américain déclassifié établit qu’en avril 1979 Juan Carlos envisageait de céder Melilia au Maroc et de placer Sebta (Ceuta) sous statut international. Quarante-sept ans plus tard, après l’entrée de dizaines de milliers de jeunes Marocains dans l’enclave, l’archive rappelle que le statu quo n’a jamais été la seule hypothèse — même à Madrid.

Le 30 avril 1979, au palais de la Zarzuela, le roi d’Espagne reçoit pendant près de deux heures le sénateur Edmund Muskie, envoyé spécial du président Carter, et l’ambassadeur des États-Unis à Madrid, Terence Todman. L’entretien est secret ; le roi le dit lui-même, et c’est pour cela qu’il parle. Le compte rendu que l’ambassade adresse ensuite au Département d’État contient une phrase que personne en Espagne ne prononcerait en public : le grand problème entre l’Espagne et le Maroc, ce sont les deux enclaves.

Ce télégramme — référence 1979MADRID06274, daté du 8 mai 1979, classé secret et réservé à quelques destinataires — a dormi trente-cinq ans. Déclassifié par le Département d’État le 20 mars 2014, il est sorti des archives en mai 2017, quand l’historien Charles Powell l’a cité dans un ouvrage collectif sur Juan Carlos et que l’agence Europa Press, après avoir consulté l’original, l’a porté dans toute la presse espagnole. Il refait surface aujourd’hui, dans un autre contexte : celui des 30 et 31 juillet 2026, où près de 49 000 personnes, selon le ministère espagnol de l’Intérieur, sont entrées à Sebta en vingt-quatre heures, par la mer et par terre, et où au moins dix-huit d’entre elles sont mortes.

Ce que dit le câble

Le passage tient en dix lignes, à la rubrique « Afrique du Nord ». Le roi annonce d’abord qu’il se rendra au Maroc le 5 juin, à sa propre insistance : il juge le régime de Hassan II fragile, pense que l’Algérie souhaite sa chute, et estime devoir faire tout ce qu’il peut pour le soutenir. C’est dans ce cadre — consolider le voisin, pas lui céder — qu’il aborde les enclaves.

Juan Carlos distingue les deux villes. Melilia, où vivent alors environ 10 000 Espagnols, pourrait être cédée au Maroc dans un délai assez court. Le roi anticipe la réaction de l’armée : elle sera furieuse, estime-t-il, pendant deux mois environ, et il saura la tenir. Sebta, avec ses 60 000 habitants espagnols, est une équation différente : un transfert direct est difficile, mais un statut international, sur le modèle du Tanger d’avant 1956, pourrait être la meilleure solution. Et le roi ajoute la raison de cette urgence : sans règlement, une autre Marche verte créerait de sérieux problèmes.

Il faut tenir ce document pour ce qu’il est. Ce n’est pas un accord entre Rabat et Madrid, ni une offre adressée au Maroc, ni une décision. C’est le compte rendu américain d’une conversation confidentielle, rédigé par l’ambassadeur, envoyé en brouillon au sénateur Muskie, et transmis à Washington sans qu’il y demande la moindre modification. Dès 2017, un chroniqueur d’El Confidencial appelait à la prudence sur ce que le roi voulait réellement. La prudence est fondée sur les intentions. Elle ne l’est pas sur l’existence du câble, documentée par plusieurs sources indépendantes, ni sur son contenu.

Sept semaines après la Zarzuela, le 16 juin 1979, El País rend compte des entretiens de Juan Carlos avec Hassan II : un ministre y nie que Sebta et Melilia aient été abordées. Voilà la diplomatie publique. Le télégramme, c’est l’autre.

Un statu quo qui n’était pas éternel

Ce mot mérite qu’on s’y arrête. Statu quo : l’état dans lequel les choses sont. Le discours espagnol l’a présenté, depuis un demi-siècle, comme l’état dans lequel les choses doivent rester — au point qu’évoquer les enclaves est devenu, à Madrid, une faute de goût diplomatique, et au Maroc, un sujet que l’on préfère ne pas rouvrir pour ne pas compromettre un partenariat utile aux deux rives. L’archive dit autre chose : en 1979, au sommet de l’État espagnol, dans les premières années fragiles de la démocratie et deux ans avant le coup d’État manqué du 23 février 1981, le statu quo n’était qu’une hypothèse parmi d’autres. La moins coûteuse à court terme. Pas la seule.

Ce qui frappe, avec le recul, c’est la nature de la crainte du roi. Il ne redoute pas une armée marocaine. Il redoute une foule : une autre Marche verte. C’est-à-dire un événement qui ne se négocie pas, qui ne se signe pas, qui déborde les instruments de l’État. Ce que les autorités espagnoles ont vu arriver le 30 juillet dernier, sous une autre forme et pour d’autres raisons — une décision de justice mal lue en ligne, une jeunesse sans horizon à Fnideq, un détroit franchi à la nage —, c’est exactement la figure que Juan Carlos décrivait aux Américains en 1979.

Ce que l’archive change

Elle ne donne raison à personne. Elle déplace la question. Pendant un demi-siècle, le sujet des deux villes a été tenu, des deux côtés du détroit, comme un sujet qui ne se pose pas : à Madrid par principe, à Rabat par prudence. Le câble établit qu’il s’est posé — au plus haut niveau de l’État espagnol, devant l’allié américain, avec des chiffres, des délais et une formule. Une formule intermédiaire, qui n’était ni la souveraineté espagnole ni le transfert, et dont le modèle, Tanger, appartient à l’histoire commune des deux pays.

Elle dit aussi quelque chose sur les frontières elles-mêmes. Celle de Sebta n’a pas cédé le 30 juillet sous le poids des corps. Elle avait cédé, bien avant, dans les têtes — dans une phrase fausse qui circulait sur un réseau, « Sebta a ouvert ». Celui qui tient le sens de l’événement avant les autres tient la frontière ; celui qui le laisse se faire dans les rumeurs, ou dans les archives des autres, la perd. Le câble de 1979 et la traversée de 2026 racontent la même chose à deux échelles.

Un statu quo ne tient pas parce qu’il est juste, il tient parce que personne n’ose le nommer. Il y a quarante-sept ans, un roi l’a nommé, à voix basse, devant deux Américains. L’archive est désormais publique. La question aussi.

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