À l’occasion du quinzième centenaire de la naissance du Prophète — que le Maroc célèbre cette année — la réforme du champ religieux ne peut plus être considérée comme un simple chantier organisationnel, conduit selon une logique procédurale.
Elle s’inscrit désormais dans une dynamique cumulative, mesurée à sa capacité à restaurer le sens et à reconnecter le religieux à la société, dans un contexte marqué par l’accélération des transformations, la multiplication des sources de discours et l’affaiblissement de l’autorité des référentiels traditionnels.
Dans ce contexte, la « Charte des Oulémas » ne peut être comprise comme un simple mécanisme de régulation, mais comme l’expression d’une transformation plus profonde dans la conception même de la fonction religieuse : le passage d’un discours vertical et centralisé à une responsabilité cognitive et éthique fondée sur la proximité, la formation continue et l’accompagnement des mutations sociales.
La proximité comme signification, et non comme simple distance
L’enjeu fondamental de cette charte réside dans la réintégration du savant religieux au cœur du tissu social, non plus comme une autorité symbolique isolée, mais comme un acteur cognitif présent à l’échelle locale, à l’écoute des préoccupations des citoyens et capable de traduire la référence religieuse en une compréhension pratique du réel.
La proximité, dans ce sens, n’est pas seulement géographique ; elle est aussi cognitive et éthique. Elle fait du discours religieux un acte d’accompagnement plutôt qu’un discours de tutelle.
Dans cette perspective, l’encadrement des imams et des cadres religieux, ainsi que leur articulation avec les programmes de formation, ne doivent pas être perçus comme une forme de contrôle ou de direction verticale, mais comme une construction collective des compétences, assurant un équilibre subtil entre référence, autonomie et responsabilité.
Renforcer l’imam sans l’isoler
L’un des acquis majeurs de la réforme religieuse réside aujourd’hui dans la capacité à extraire l’imam de toute logique de dépendance — qu’elle soit partisane ou idéologique — sans pour autant l’exclure de l’espace public.
L’imam n’est ni un simple agent administratif, ni un prédicateur libre sans cadre. Il est le dépositaire d’une responsabilité cognitive et éthique, exercée dans un cadre juridique clair, régie par des institutions stables et fondée sur des choix collectifs historiquement accumulés par la société marocaine.
C’est ici que se révèle l’importance de distinguer entre la gestion administrative du fait religieux et sa gestion scientifique et référentielle : une distinction qui ne fragilise pas la religion, mais la protège de toute instrumentalisation politique et préserve sa crédibilité aux yeux de la société.
Renouveler la tradition plutôt que la laisser s’éroder
Ce processus ne vise pas à rompre avec la tradition religieuse marocaine, mais à la libérer du silence qui lui a été imposé et de l’érosion qu’elle a subie lorsqu’elle a été laissée seule face à des discours simplificateurs et littéralistes prétendant détenir la vérité, rétrécissant l’horizon de compréhension et élargissant le champ du rigorisme.
La fidélité à la tradition ne consiste pas à la figer, mais à lui fournir les outils d’une compréhension contemporaine, afin qu’elle retrouve sa capacité à contribuer à l’apaisement du lien social, plutôt qu’à sa tension. Cela suppose une formation religieuse qui reconnaisse l’historicité de la compréhension et conjugue stabilité des valeurs et dynamisme intellectuel.
La formation comme acte éthique et cognitif
La formation religieuse ne se limite plus aujourd’hui à des programmes et des curricula ; elle constitue un acte éthique déterminant la nature du rapport entre religion et monde.
Une formation qui ne s’ouvre pas aux autres langues, qui n’écoute pas les transformations de la pensée humaine et qui ne renouvelle pas ses outils de communication se condamne elle-même à l’isolement, quelles que soient ses intentions.
L’expérience marocaine a montré, ces dernières années, que la réforme de l’enseignement traditionnel, son inscription dans un horizon cognitif élargi et son articulation avec l’enseignement général ouvrent une véritable perspective pour un islam capable de vivre son temps sans perdre son âme.
Vers une présence religieuse confiante et proche
Le modèle religieux marocain repose, dans sa profondeur, sur l’interaction entre l’État et la société, ainsi que sur une répartition des rôles plutôt que leur concentration. Les mosquées, l’enseignement traditionnel et l’action religieuse locale constituent ainsi des expressions d’un effort collectif, encadré par la loi, protégé contre les dérives, sans être privé de sa vitalité.
À une époque où la religion est quotidiennement mise à l’épreuve dans l’espace numérique, il ne s’agit plus d’adopter un discours défensif ou justificatif, mais de promouvoir une présence religieuse apaisée, confiante, proche des citoyens et réconciliée avec la raison et la réalité.
Tel est l’horizon de la « Charte des Oulémas » : non pas une charte de pouvoir, mais une charte de responsabilité.
