Quel impact de la pandémie du coronavirus sur le volume des transferts de fonds des MRE (Experte)

Fatima Lahnait, consultante, Senior Associate Fellow à l’Institute for Statecraft (Londres) et au Timbuktu Institute (Dakar), analyse l’impact de la pandémie du Covid-19 sur les transferts financiers effectués par les Marocains résidant à l’étranger (MRE) vers le pays d’origine. L’experte franc-marocaine estime que les transferts dépendent donc largement de l’état des économies des pays dans lesquels ils résident. Entretien:

Atlasinfo: Avec le tourisme et les IDE, les Marocains du Monde sont l’un des principaux pourvoyeurs de devises. Quel en sera l’impact de la pandémie du coronavirus sur ces transferts?

Fatima Lahnait: Véritable “‘poumon financier”, les transferts d’argent des Marocains du monde constituent une manne financière indispensable pour le Maroc car ils représentent l’une des principales sources de devises étrangères.

Les transferts d’argent des Marocains du monde constituent une manne financière indispensable pour le Maroc car ils représentent l’une des principales sources de devises étrangères. De manière générale, les immigrés ne manquent pas d’augmenter leurs transferts de fonds vers leur pays d’origine lorsque celui-ci traverse une crise économique (due par exemple à la sécheresse) ou pour satisfaire un besoin spécifique (proche malade dont il faut prendre en charge les soins …).

La crise actuelle causée par la pandémie de Covid-19 a cependant surpris le monde entier par son ampleur : tous les pays et tous les secteurs d’activité sont très fortement impactés par ce tsunami sanitaire.

La diaspora marocaine représente près de cinq millions de personnes dont près de 85% résident en Europe (la communauté la plus importante se trouve en France où résident 1,25 millions de marocains). Les transferts d’argent de la diaspora dépendent donc largement des économies européennes. Le ralentissement économique de la zone euro est exacerbé par les conséquences du Covid-19 et la dépréciation de l’euro par rapport au dollar américain. La France paie un tribut à l’épidémie sur le plan économique aussi lourd que ses voisins puisque son PIB a plongé de 5,8% entre janvier et mars 2020. Cette crise économique sans précédent ne manquera pas d’impacter le volume des transferts de fonds, qui sont d’autant plus cruciaux en cette période de crise sanitaire où les investissements directs étrangers et les activités touristiques sont quasiment interrompus au Maroc. 

Les prévisions de la Banque mondiale font ainsi état d’une diminution de 19,6% des transferts de fonds vers la région du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord en 2020, alors que l’année 2019 était marquée par une hausse de 2,6%. Ces transferts devraient atteindre 47 milliards de dollars en 2020 pour la région MENA. La baisse des investissements étrangers directs devrait être plus conséquente (plus de 35 %).

Qu’en est-il de l’impact de la crise sanitaire sur les Marocains du monde ?

Pendant le confinement, une partie des Marocains du Monde a pu bénéficier du maintien de leurs revenus : ceux qui ont pu continuer à travailler et ceux dont le pays de résidence a adopté des mesures garantissant le maintien de l’essentiel de leurs revenus (dispositif de chômage partiel en France, aides financières aux indépendants…). 

Tous n’ont cependant pas été logés à la même enseigne. Un certain nombre de marocains ont déploré une baisse de leurs revenus (ceux qui vivent dans des pays sans protection sociale spécifique à cette crise sanitaire, ceux  qui se trouvent en situation irrégulière et n’ont pu poursuivre leur activité professionnelle non déclarée pendant le confinement …). La diaspora devra, elle aussi, redoubler d’effort pour maintenir son niveau de vie d’autant plus qu’elle appréhende les nombreuses vagues de licenciement qui s’annoncent dans un futur très proche. Dans ce contexte, le montant et la régularité des transferts d’argent ne peuvent que diminuer même si ces transferts se poursuivront. 

Il ne reste dès lors plus qu’à mobiliser la diaspora pour qu’elle diversifie, sur le long terme, son engagement envers le pays d’origine au-delà du soutien aux familles. C’est justement l’un des objectifs poursuivis par la Commission sur le Modèle de Développement.

Les transferts des Marocains du monde constituent un filet de sécurité pour les proches au Maroc. Comment amortir cette baisse? 

Les Marocains du Monde sont des acteurs majeurs du développement économique de leurs pays d’accueil et d’origine et des soutiens sans faille à leurs familles et communautés. Tout au long de l’année, la diaspora marocaine envoie ou ramène des fonds au pays, soutenant ainsi son économie.

Les transferts d’argent peuvent poursuivre plusieurs objectifs :

  • Tout d’abord aider la famille, pour compléter des revenus faibles et/ou irréguliers des proches,
  • financer des investissements personnels et des opportunités de placement au pays (achat d’une résidence, création d’une entreprise),
  • pallier les carences de l’investissement public dans les pays d’origine (domaines de l’eau, de l’électricité, de l’éducation, la santé).

La baisse des montants transférés va nécessairement avoir un impact dans les foyers bénéficiaires. 

Bien que l’impact réel dépende de la durée de la crise sanitaire et de la capacité des États à relancer leurs économies, la diminution de ce soutien financier va indéniablement détériorer le pouvoir d’achat des familles marocaines. Une plus grande partie de leurs finances devra être consacrée aux besoins fondamentaux, ce qui affaiblira les efforts déployés par le Maroc pour atteindre les objectifs du développement durable.

Il faudra œuvrer à la reprise dans un contexte macro-économique difficile, aggravé par les deux années consécutives de sécheresse qu’a déploré le Maroc.

Le confinement n’a-t-il pas ralenti les transferts d’argent ?

Absolument. La récession économique actuelle (qui ne fait que débuter) commence à impacter les ressources financières des MRE et à nuire à leur capacité d’envoyer de l’argent à leurs proches. Les transferts dépendent de plusieurs facteurs : 

  • la modalité de l’envoi (carte bancaire, virement bancaire, paiement en espèces, etc.), 
  • le montant transféré (le coût du transfert varie en fonction du montant et de la modalité), 
  • la disponibilité des fonds (immédiate ou décalée de quelques jours) 
  • et enfin la réception des fonds (en espèces ou un virement/dépôt sur un compte bancaire).

Les transferts à destination d’un compte bancaire au Maroc effectués en ligne, par carte bancaire, via un site de transfert d’argent, constitue la méthode la moins onéreuse, et accessible à toute heure puisque pouvant être réalisé depuis le domicile en période de confinement. Cela implique cependant que le bénéficiaire du transfert dispose d’un compte bancaire, ce qui n’est pas toujours le cas. 

La plupart des transactions sont effectuées via les agences physiques des opérateurs de transfert de fonds (Ria, Western Union…) et les bureaux de poste, en attendant que le Mobile money (Inwi, Orange, IAM) se positionne.  

En temps ‘normal’, il faudrait y ajouter les transferts informels via des parents, des amis, voire des réseaux de transport faisant la navette avec le Maroc (il est difficile d’évaluer ces transferts qui ne sont pas couverts par les estimations officielles de la Banque mondiale). Ces transferts informels pâtissent de la fermeture des frontières terrestres et des restrictions dans le domaine du transport aérien. 

Les services de transfert d’argent qui sont opérationnels s’avèrent donc essentiels pour maintenir les canaux d’envoi de fonds. Pendant le confinement, les MRE ont fait preuve d’innovation en matière de soutien à leurs proches, ne se contentant plus de procéder à de simples transferts.

Ainsi, de nombreuses initiatives et projets de solidarité ont été lancés sous forme de partenariat, de part et d’autre de la Méditerranée, afin de soutenir les familles vulnérables et démunies, notamment en milieu rural. 

Les donations sont notamment réalisées via des plateformes de financement collaboratif (crowdfunding) permettant la collecte de fonds, dans le respect de la loi relative à ce type de financement, adoptée en février 2020 par la Chambre des représentants du Maroc.

Ces initiatives se veulent complémentaires des mesures prises par le gouvernement, puisque la diaspora est bien consciente de l’interdépendance des communautés et de la nécessité de faire ‘front commun’ (dans les pays d’origine et d’accueil) pour contrer les conséquences socio-économiques de la pandémie. Elle a fait abstraction du dénigrement dont elle a été victime sur les réseaux sociaux lorsque l’épidémie s’est propagée au Maroc, se voyant reprocher d’en être à l’origine et devant s’abstenir, de ce fait, de se rendre au pays.

Qu’en est-il des coûts des transferts ? 

La concurrence dans le secteur a fait légèrement baisser le coût des transferts, mais ceux-ci restent élevés, aggravés encore par les taux de change appliqués.

En moyenne, le coût d’un transfert représente environ 7% de la somme envoyée (le coût moyen mondial de l’envoi de 200 dollars est de 6,8 % au premier trimestre 2020), soit plus du double de l’objectif de développement durable (ODD 10.c) de 3 % du montant transféré, fixé par les Nations Unies, à atteindre d’ici 2030. 

En cette période de crise sanitaire, les opérateurs de transferts et les agences bancaires seraient bien inspirés de réduire les frais de transfert afin de soutenir les diasporas.

Une réglementation harmonisée et une augmentation de la concurrence en ce domaine feraient indéniablement baisser les coûts, même si le recours aux transferts en ligne, en réduisant les intermédiaires, permet déjà de réduire le coût des envois tout en permettant des transactions vérifiables (réglementations relatives à la lutte contre le terrorisme et le blanchiment d’argent). 

La crise provoquée par le COVID-19 offre une opportunité à tous les acteurs, dans les pays d’origine et d’accueil, de travailler ensemble pour repenser les options à faible coût pour faciliter l’envoi et la réception des transferts de fonds. 

En effet, en dépit de cette crise économique sans précédent provoquée par les mesures pourtant nécessaires à la régression de la pandémie, les membres de la diaspora ne dérogent pas, jusqu’à présent, aux règles de générosité et de partage qui prévalent sur le continent africain. Le soutien financier vers le pays d’origine, même s’il est amené à subir une baisse, ne s’en poursuivra pas moins, la pandémie du Covid-19 déclenchant une “pandémie de générosité

 

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