Hicham Alaoui, Pierre Vermeren, Khadija Mohsen-Finan et Maati Monjib, ces « intellectuels » qui s’accommodent de l’islamisme radical

« Je crois que l’on a tort de voir dans l’islamisme un facteur de déstabilisation du champ politique. C’est au contraire l’islamisme qui se transforme au contact de la démocratie ». L’auteur de cette phrase est Hicham Alaoui* auquel l’hebdomadaire français l’Express consacrait une interview le 1er août 2005. Il considère, par exemple, qu’un mouvement radical comme Al Adl Wal Ihssane qui milite pour l’instauration d’une république islamique « est un mouvement politique comme les autres ».
A la lumière des attentats qui ont ensanglanté la France depuis et l’expression du radicalisme religieux qui s’y est propagé, il n’est pas sûr que les affirmations hasardeuses du chercheur marocain continuent d’avoir la faveur de médias français ou qu’elles n’arrachent pas les sarcasmes des experts du radicalisme religieux, si tant est que la situation puisse s’y prêter.

L’assassinat odieux du professeur d’histoire Samuel Paty vendredi dernier à Conflans-Sainte-Honorine dans les Yvelines vient anéantir l’idée selon laquelle l’islamisme radical pourrait s’inscrire dans une cohabitation avec les valeurs de la démocratie.

Un pays comme le Maroc en fait la triste expérience quasi quotidiennement, jonglant depuis 1994 d’un attentat sanglant au démantèlement de cellules terroristes ; d’une saisie d’armes à feu à un prêche incendiaire ; d’un appel au meurtre contre un journaliste à une fatwa contre une chaîne de télévision jugée trop libérale ; d’une association radicale qui prône l’instauration d’une république islamiste à un prédicateur auto-proclamé qui marierait bien les petites filles dès l’âge de 9 ans.

Intégrer les mouvances islamistes dans le champs politique

Il est bien entendu que la définition de l’islamisme dont nous parlons ici n’est pas celle qu’affectionnait Voltaire lorsqu’il réfléchissait à remplacer « mahométisme » pour parler de la religion des musulmans. Il s’agit de l’usage fait de la doctrine musulmane pour guider l’action politique ou encore l’idéologie instrumentalisant l’Islam en vue d’un projet politique, pour qu’il induise une transformation de la société par l’instauration de la charia* pour les uns, le rétablissement d’un califat pour certains ou la formation de « moudjahidines » pour mener le « Jihad », pour d’autres.

Pour des universitaires comme Hicham Alaoui, Khadija Mohsen-Finan, Pierre Vermeren ou Maati Monjib, l’intégration des mouvements islamistes, même les plus radicaux, dans le champs politique, serait la planche de salut par laquelle l’avènement de la démocratie serait possible dans les pays arabo-musulmans. Vraiment ?

Si ces mêmes mouvances islamistes aux dogmes sectaires inséparables du déni de la pluralité, ne peuvent pas s’intégrer dans des modèles démocratiques comme la France où la laïcité délimite clairement la place du fait religieux, comment et surtout pourquoi cela pourrait-il être le cas dans les sociétés de leurs pays d’origine ?

Banaliser le fait même que la foi puisse être instrumentalisée

Il n’est pas certain que l’immense majorité des musulmans de France qui assiste impuissante à la dénaturation de sa foi et au dévoiement de l’esprit progressiste auquel elle aspire, partage les théories de ce courant intellectuel.

Mosquée de Pantin fermée par les autorités françaises le 21 octobre 2020

La prolifération des mouvements sectaires dont les animateurs stimulent la haine et encadrent les conditions de la violence, questionne sur cette confusion nourrie et entretenue par cette catégorie d’« experts » pour laquelle ces mouvements devraient et pourraient être intégrés à la vie publique des pays arabo-musulmans. Banaliser le fait même que la foi et la spiritualité puissent être des outils pour accéder au pouvoir politique, revient à leur donner une caution morale, et par ricochet, à les banaliser, y compris même sur des territoires qui ne sont pas de tradition musulmane et où ces mouvements prospèrent.

S’accommoder du discours radical pour promouvoir une alternative

Force est de constater que, pour peu que cela leur permette de promouvoir une « alternative » aux régimes dont le modèle politique n’est pas assorti à leur point de vue ou à leurs objectifs personnels, ces chercheurs semblent s’accommoder des ambivalences discursives de ces organisations islamistes, au point d’amoindrir le danger qu’elles représentent, de promouvoir leur utilité et de leur trouver des « qualités » compatibles avec les valeurs de la démocratie.

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Abdessalam Yassine

De ce point de vue, l’exemple du mouvement islamiste radical marocain Al Adl Wal Ihssane* est assez emblématique. Il est d’ailleurs présent et très actif sur le territoire français, en Belgique, aux Pays-Bas, en Espagne, en Italie, en Grande-Bretagne et depuis quelques années, sur une partie du territoire nord-américain.

Quand ce courant intellectuel trouve du « charisme » à un leader radical antisémite

Ce mouvement toléré par les autorités marocaines mais non reconnu, est pourtant aujourd’hui dépouillé de l’idée répandue pendant plus de 40 ans selon laquelle sa démarche est basée sur le pacifisme et la non-violence. Le mouvement islamiste prône ouvertement l’instauration d’un califat, d’une « société islamique authentique » qui pourrait prendre la forme d’une république inspirée du modèle de l’ayatollah Khomeiny.

La Sunnah d’Allah

Son fondateur Abdessalam Yassine que Hicham Alaoui, Khadija Mohsen-Finan ou Pierre Vermeren trouvent « charismatique »*, était d’un antisémitisme effroyable. « Il n’y aura pas de résurrection jusqu’à ce que les musulmans tuent les juifs. Les musulmans le feront » *, écrivait le leader d’Al Adl Wal Ihssane. La littérature du maître-à-penser du mouvement est d’une extrême violence parlant du « caractère exécrable des juifs, leur apostasie, leur hypocrisie ». Pour celui que le marketing de la Jamaâ* présentait comme un pacifiste, les juifs « constituent une espèce humaine qui concentre toutes les déviations incarnées par la Jahilia*», ajoutant que « les juifs sont maudits par Dieu (…), les juifs sont connus pour être les assassins des prophètes ».

L’Incitation à la haine banalisée

C’est là bien plus qu’une incitation à la haine et elle n’a rien à envier à celle qui a coûté la vie dans des circonstances atroces à Samuel Paty, décapité alors qu’il regagnait son domicile après une journée au collège.
Tout comme lorsque Abdessalam Yassine écrit : « le devoir (qui) est d’œuvrer avec dévouement pour l’enrôlement du maximum de fidèles dans les rangs des soldats de Dieu pour qu’ils combattent aux côtés de ceux-ci sur la voie du Jihad. » *

Ainsi, les textes fondateurs de la doctrine d’Al Al Wal Ihssane parlent de « guerre », de «moudjahidines », de « martyrs », de « jihad » et de « victoire » et Abdessalam Yassine s’est inspiré de la révolution iranienne pour cerner les contours de son concept de Qawma, le soulèvement général suivant la voie prophétique par lequel ce « jihad » serait mené. Il voyait dans le régime des mollahs, un modèle pour l’espace arabo-musulman et la conquête du reste du monde, de même que les Frères Musulmans d’Egypte suscitaient son admiration.

Jihad, moudjahidines, et décapitation

Lorsqu’Al Adl Wal Ihssane conteste au Roi son titre de Commandeur des Croyants, c’est parce son fondateur se pose en « concurrent » du Roi du Maroc, descendant du prophète. Abdessalam Yassine se considère comme un « élu de Dieu » susceptible de diriger la « société islamique authentique » dont il rêve. Un califat que son successeur continue de promouvoir. En prédicateur zélé, Mohamed Abbadi cite Ibnou Lkhattab qui avait donné 3 jours à ses compagnons pour désigner un nouveau calife et tous ceux qui s’y opposeraient seraient « décapités» *.

Mohamed Abbadi

Nous sommes bien loin de l’image d’un mouvement « pacifiste » et « non violent » que Pierre Vermeren cultive de l’organisation islamiste. Pour l’historien français, « Al Adl Wal Ihssane, mouvement piétiste et non violent, ne subit pas de répression violente, mais endosse une surveillance permanente (…) » *. A la mort du prédicateur en 2012, l’historien dresse de lui le portrait d’un « religieux (…) qui était un théologien, théoricien », ajoutant qu’« Il ne s’est jamais lancé dans une opposition frontale à travers des actions collectives et des violences»*.

Pour ces politologues, Abdessalam Yassine est une « légende » de la dissidence

Pour le professeur d’histoire des mondes arabo-berbères contemporains, Abdessalam Yassine serait même drapé d’héroïsme, voire même de talent puisqu’il le qualifie de « véritable légende de la dissidence au Maroc » *.
Ignorance du socle doctrinal terrifiant d’Al Adl Wal Ihssane et de son projet de république islamique ou l’historien chercherait-il à dédiaboliser un mouvement dont l’opposition à la monarchie marocaine semble susciter sa sympathie ?

Pierre Vermeren

Pierre Vermeren ne peut ignorer l’admiration d’Abdessalam Yassine pour la « bravoure » des troupes de la révolution iranienne qui constituait pour lui un modèle de réforme pour le monde arabo-musulman.
Il ne peut ignorer non plus que dans son livre la « Sunnah d’Allah », le prédicateur parle de «l’épopée de la révolution iranienne, le jihad majestueux des Afghans, la résistance islamique du Sud Liban (celle du Hezbollah soutenu par Téhéran) et les soulèvements des mouvements islamistes, sont autant d’exemples de la vraie identité musulmane recouvrée ».

Apologie du Jihad et déferlement d’antisémitisme

Pierre Vermeren ne peut non plus ne pas connaitre l’ampleur de l’apologie du jihad dont sont nourris les écrits du fondateur de la Jamaâ qui veut « réhabiliter la personnalité jihadie » pour prendre les rênes de la Oumma, la communauté islamique, car il s’agit pour lui de « vaincre ses ennemis (de Dieu) et régner sur le monde (…) *.

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Tout comme l’historien ne peut nier avoir connaissance du déferlement d’antisémitisme de Abdessalam Yassine qui écrit que « le vrai défi consiste à livrer un combat sans merci aux juifs jusqu’à leurs derniers bastions » *.

Ces interrogations méritent d’être posées d’autant que juste avant de qualifier Al Adl Wal Ihssane de mouvement « piétiste et non violent », le « fin connaisseur » des mondes arabo-berbères semble s’étonner qu’un pays, comme le Maroc qui est la cible des mouvements terroristes depuis plus de 25 ans, puisse vouloir se protéger du shiisme Iranien et des djihado-salafistes lesquels, s’émeut Pierre Vermeren, « subissent les assauts hebdomadaires des services antiterroristes marocains ».

Composer avec le diable pour peu qu’il mène au sommet

Cette même sympathie, pour ne pas dire émerveillement pour Al Adl Wal Ihssane, l’historien français semble la partager avec Hicham Alaoui. Dans un texte écrit à la première personne en 2013 * et dans lequel il s’imagine regagner le Maroc 5 ans plus tard, Hicham Alaoui voit la Jamaâ : «transformé(e) en parti à l’instar des salafistes ». Il poursuit : « Al Adl Wal Ihsane n’a pas nécessairement fait le plein des voix pour des raisons religieuses mais plutôt pour son courage et sa persévérance dans la résistance à la monarchie abusive ».

Hicham Alaoui

Voilà ! Nous y sommes donc : tous ceux qui prendraient pour cible la monarchie marocaine, fussent-ils des obscurantistes, obtiendraient l’indulgence, si ne n’est la confiance d’une catégorie de préfaciers de l’actualité marocaine pour leur « courage » à vouloir renverser le trône. Les prises de positions de ce courant ne sont pas motivées par la recherche de la vérité. Ainsi, leur approche faussement académique, leurs analyses préétablies, leurs arguments pas toujours vérifiables et leur rigueur contestable, ne tiennent compte de la réalité que d’une seule partie ou que d’une seule obédience : la leur.

Hicham Alaoui voit du « courage » dans ce mouvement qui prône le jihad

Pour lui, « Un jour viendra où on parlera des « islamistes-démocrates » dans le monde arabe avec autant de flegme que les chrétiens-démocrates en Europe, par exemple en Italie ou en Allemagne ». Sans doute a-t-il hérité cette idée des analyses de Rémi Leveau qu’il présente comme son « père spirituel ».

Ancien conseiller scientifique de l’Institut Français des Relations Internationales, (IFRI), en poste au Maroc comme enseignant à la faculté de droit puis conseiller au cabinet du ministre marocain de l’intérieur de 1968 à 1974 (notamment du temps du général Mohamed Oufkir), Rémi Leveau plaidait pour un compromis entre le pouvoir et les islamistes pensant qu’ils pouvaient évoluer vers « une sociale-démocratisation ».

Un seul « courant » , un même discours

Khadija Mohsen-Finan, politologue, chercheuse associée au laboratoire Sirice*, longtemps responsable du programme Maghreb à l’IFRI, tient pratiquement mot pour mot le même discours que Hicham Alaoui et son « père spirituel ». Pour elle, les islamistes du parti tunisien Ennahda, par exemple, « sans abandonner l’Islam comme référentiel, entendent tourner la page de l’Islam politique pour devenir «démocrates musulmans » à l’instar des partis démocrates-chrétiens qu’a connu l’Europe ». Khadija Mohsen-Finan est également membre du comité scientifique de la Fondation Hicham Alaoui.

Khadija Mohsen-Finan

Sans doute ceci explique l’alignement absolu entre les deux chercheurs qui ont pour autre point commun une analyse invariablement à charge contre Rabat. La politologue tunisienne présente d’ailleurs la singularité de perdre tout sens de l’histoire et de la géographie, dès qu’il s’agit de la question du Sahara pour laquelle les thèses d’Alger emportent systématiquement son adhésion. Mais c’est là une autre histoire.

Pour revenir à Al Adl Wal Ihssane, Khadija Mohsen-Finan fait presque preuve d’angélisme lorsqu’elle présente le mouvement islamiste radical comme une « confrérie », un mouvement « plus mystique que salafiste » dont la structure est centrée « sur la figure de son leader charismatique » *.

Dangereuse stratégie de dédiabolisation

Voilà donc un mouvement antisémite dont le fondateur appelle au Jihad et qui prône l’instauration d’une « société islamique authentique » dont ce cercle de réflexion feint d’ignorer la face obscure, crédibilisant les propos de Hicham Alaoui qui affiche ainsi ses préférences : « à l’arrivée, le PJD étant aussi exsangue que l’USFP* après sa propre expérience de cohabitation, je ne puis qu’être d’accord avec (…) les vrais islamistes au Maroc, ceux d’Al Adl Wal Ihssane (…) »*.

Le Parti de la Justice et du Développement ? Pour celui qui dirige une fondation pour la recherche en sciences sociales sur l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient, ce sont des « islamistes domestiqués ». Sans doute que le parti dirigé par Saad dine El Otmani n’est pas assez en opposition avec la monarchie pour celui qui apporta son soutien à Nadia Yassine, fille du fondateur d’Al Adl Wal Ihssane, parce qu’elle avait affiché sa préférence pour une république islamique.

Nadia Yassine

Nous étions alors en juin 2005. Dans son livre, Hicham Alaoui raconte cet épisode, évoquant au moins à trois reprises assez longuement la fille du « leader charismatique du mouvement islamiste radical Justice et Bienfaisance », écrit-il. Nadia Yassine était à l’époque la porte-parole officieuse d’Al Adl Wal Ihssane. Elle avait déclaré dans un hebdomadaire arabophone « Al Ousbouia Al Jadida », qu’elle avait une préférence pour une « république islamique » plutôt que pour un « régime autocratique » et que sa constitution mériterait de finir « à la poubelle de l’histoire », ajoutant que « la monarchie au Maroc approchait de sa fin ». Ses déclarations lui valurent une convocation devant le tribunal pour «atteinte à la monarchie ».

Préférence pour une république islamique

Dans les pages de la publication marocaine « Al Jarida Al Oukhra », Hicham Alaoui avait réagi « à la préférence pour une république marocaine exprimée par l’islamiste Nadia Yassine en posant comme principe que l’Islam ne privilégiait aucun régime en particulier (…) ». Il signifie ainsi son « entière solidarité » à l’égérie des islamistes radicaux, aujourd’hui tombée dans l’oubli. Interrogée sur le soutien du fils de Moulay Abdellah, Nadia Yassine répondra à un média français : « (…) je ne vois pas pourquoi il faudrait accorder un intérêt particulier à (son) intervention » *.

Dans cette même interview à « Al Jarida Al Oukhra », Hicham Alaoui assurait ne « pas craindre l’arrivée des islamistes au pouvoir », estimant qu’il fallait trouver une solution à leur entrée sur la scène politique et ce « parmi les islamistes qui sont restés dehors ». Pour renforcer son entreprise de dédiabolisation de l’organisation islamiste radicale, il ajoute : « je pense qu’Al Adl Wal Ihssane est un mouvement politique comme les autres ».

Al Adl Wal Ihssane et Hicham Alaoui alignés sur le même registre de « dissidences »

C’est également en substance ce que Pierre Vermeren et Khadija Mohsen-Finan soutiennent cette fois-ci dans le livre « dissidents au Maghreb » qu’ils ont cosigné en 2018. Dans un chapitre intitulé «Makhzen et Siba »*, la dissidence a le visage d’Abdessalam Yassine et de son mouvement radical auquel les deux auteurs persistent à donner les attributs d’une « confrérie », laquelle pourrait, selon eux, « affecter la  légitimité  religieuse  du  Commandeur  des  Croyants  à  l’intérieur  de  l’Islam sunnite».

Etrangement, cette partie consacrée à Al Adl Wal Ihssane est immédiatement précédée de cette autre « dissidence » de Hicham Alaoui présentée ainsi comme « une gêne » pour le Maroc. Curieuse succession dans l’énumération de ces « dissidents », Hicham Alaoui étant un individu qui n’est ni à la tête d’un mouvement, ni à la tête d’une organisation « dissidente », en tout cas pas ouvertement. Il n’a jamais été soumis ni à des assignations à résidence, ni à des emprisonnements, ni à des interdictions professionnelles, encore moins à des menaces.

De l’autre côté, voilà une organisation qui s’apparente à une secte, structurée avec des adeptes, un socle doctrinal obscurantiste et un projet politique insurrectionnel. Oui, succession étonnante, en tout cas pour ceux qui ne relèveraient pas un point commun capital entre la Jamaâ et Hicham Alaoui: tous deux contestent au Roi la Commanderie des Croyants. Hicham Alaoui s’est prononcé à plusieurs reprises contre « une monarchie sous l’autorité du Commandeur des croyants, mêlant prérogatives politiques et religieuses » *.

Succession troublante pour ceux qui ne retiendraient pas non plus que Hicham Alaoui, qui promeut une inclusion dans le jeu politique du mouvement radical, semble voir Al Adl Wal Ihssane comme la seule alternative lorsqu’il dit en 2011 « le mouvement du 20 février ne pourra que durcir ses positions et risque d’être poussé dans les bras des islamistes extra parlementaires de l’association Al Adl Wal Ihssane » *.

Hicham Alaoui représenté à des réunions secrètes avec Al Adl Wal Ihssane ?

Succession insolite pour ceux qui ne sauraient pas qu’un proche, « ami intime » de Hicham Alaoui, en l’occurrence Abdellah Hammoudi* anthropologue installé aux Etats-Unis, a pris part à des rencontres tenues longtemps secrètes avec des responsables de la Jamaâ, notamment en juillet 2014. Rien n’indique que Abdellah Hammoudi n’ait pas été mandaté par Hicham Alaoui pour l’y représenter.

Lire aussi: Gauche radicale et radicalité religieuse, “l’alliance de l’aveugle et du paralytique”

Succession inhabituelle pour ceux qui ne sauraient pas que l’historien Maati Monjib, qui assiste chaque année depuis 2014 aux cérémonies commémoratives du décès du fondateur d’Al Adl Wal Ihssane, est une des parties prenantes de la stratégie de dédiabolisation du mouvement obscurantiste. Cheville ouvrière du rapprochement entre la gauche radicale et certains milieux de la société civile avec la Jamaâ, il est aux premières loges de la page de remerciements que consacre Hicham Alaoui à ses plus proches soutiens dans son livre.

Succession surprenante pour ceux qui ne verraient pas dans les écrits de Hicham Alaoui sur l’instauration d’une république, des points de convergences avec Al Adl Wal Ihssane : «je pourrais très bien vivre dans une république marocaine si ce régime me paraissait la meilleure option pour mon pays », écrit-il.

Feu Mohammed V, le grand père de Hicham Alaoui, a dû se retourner dans sa tombe à la lecture de cette phrase. Elle réduit à des petits riens les années d’exil forcé à Madagascar du Sultan et de sa famille et le sacrifice de ceux des Marocains qui donnèrent leur vie pour que le Maroc recouvre son indépendance et que Mohammed V, héritier de l’une des plus vieilles monarchies au monde, soit réhabilité dans son autorité.

A suivre…

*Fils de Moulay Abdellah, frère cadet du Roi Hassan II.
*Charia : loi islamique. Le terme en arabe signifie « chemin pour respecter la loi (de Dieu) ».
*Traduit « Justice et Bienfaisance » ou « Justice et spiritualité ».
* Hicham Alaoui, « Journal d’un prince banni », Grasset, 2014; Khadija Mohsen-Finan, « Maroc : l’émergence de l’islamisme sur la scène politique », Politique Etrangère, 2005/1 (Printemps);  Pierre Vermeren, « Le Maroc, un royaume de paradoxe en 100 questions », Tallandier, 2020.
*Abdessalam Yassine, « La Sunnah d’Allah », 2005.
*Jamaâ est traduit par communauté.
*Jahilia : période préislamique.
*Jihad : guerre sainte pour défendre ou propager l’Islam.
*Mohamed Abbadi dans une vidéo diffusée en avril 2016.
*Pierre Vermeren, « le Maroc un Royaume de paradoxes en 100 questions », Editions Tallandier, 2020. Page 180.
*Pierre Vermeren, interview sur RFI, décembre 2012.
*Pierre Vermeren et Khadija Mohssen-Finan, « Dissidents au Maghreb », Editions Belin, 2018.
*Abdessalam Yassine, « La Sunnah d’Allah », pages 11 à 14.
*Abdessalam Yassine, « La Sunnah d’Allah, page 124.
*Hicham Alaoui, revue « Pouvoirs » numéro 14, 2013.
*Laboratoire Sirice : Identités, Relations Internationales et Civilisations de l’Europe.
* Khadiha Mohsen-Finan, « Tunisie, vers la fin du compromis historique avec les islamistes ? », Orient XXI, novembre 2018.
*Khadija Mohsen-Finan, « Maroc : l’émergence de l’islamisme sur la scène politique ». Politique Etrangère, 2005/1(Printemps).
 *USFP : Union Socialiste des Forces Populaires.
*Hicham Alaoui, « Journal d’un prince banni », Grasset, 2014.
*Khadija Mohsen Finan et Pierre Vermeren, « Dissidents au Maghreb », Edition Belin 2018. Pages 145 à 181.
*Entretien avec Stephen Smith, « le débat », Gallimard.2011/4, n°166, pages 3 à 14.
*Entretien avec Stephen Smith, « le débat », Gallimard.2011/4, n°166, pages 3 à 14.
*Abdellah Hammoudi a dirigé jusqu’en 2016 l’Institut d’Etudes Régionale pour le Moyen-Orient, l’Afrique du Nord et l’Asie Centrale à l’université de Princeton, institut financé par Hicham Alaoui.

 

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