Le Maroc n’a pas de pétrole. Il a un détroit

En 2015, la raffinerie de Mohammedia s’arrête. Depuis ce jour, chaque litre de carburant brûlé au Maroc a traversé la mer. Le pays qui fut, un demi-siècle durant, un petit raffineur est devenu un pur importateur — essence, gasoil, kérosène, tout. C’est, sur le papier, l’histoire d’une vulnérabilité qui se mesure, se date et se chiffre. Et pourtant, à l’automne de cette année, à 130 milles nautiques à l’Est de Gibraltar, un port en eau profonde ouvre ses quais. Au sud, face à l’Atlantique, un autre sort du sable. Entre la raffinerie qui s’est tue et les ports qui s’ouvrent, une question se pose que les bilans énergétiques ne posent jamais : un pays sans pétrole peut-il compter dans le pétrole ?

Dépendance. Ce mot mérite qu’on s’y arrête, parce que trois chiffres le portent. Quatre-vingt-dix pour cent : la part des fossiles importés dans l’énergie consommée. Quatre-vingt-seize : la part des fossiles venus d’ailleurs. Cent : la part des produits raffinés. Les trois sont exacts et ne mesurent pas la même chose. Le premier appelle des éoliennes, le deuxième un gazoduc, le troisième des cuves et des quais — le seul sur lequel un port agit.

Le droit, lui, n’a pas bougé. Le régime des stocks de sécurité tient à une chaîne de textes bâtis entre 1971 et 1977 : une loi, un dahir qui la sanctionne, un arrêté qui fixe les seuils — soixante jours de ventes chez les distributeurs, trente chez les raffineurs. Le second n’a plus d’objet depuis 2015. Le premier n’est pas durablement atteint : une trentaine de jours au début de mars, une cinquantaine après que le ministère eut demandé aux opérateurs de relever leurs réserves face à la guerre au Moyen-Orient. L’arrêté a été retouché, en 2008 notamment. L’architecture est restée celle des années 1970.

Membre associé de l’Agence internationale de l’énergie depuis la COP22 de Marrakech, le Royaume n’est pas tenu par la norme des quatre-vingt-dix jours. Il n’est pas en infraction. Il est en écart avec un standard. Ce qui est un choix, non une faute. L’anachronisme est ailleurs, et il est interne : des seuils pensés en 1977 encadrent une ambition de hub dessinée pour 2030.

Car l’infrastructure, elle, est de 2026. Depuis la digue de Nador West Med, on voit passer les navires qui descendent vers le détroit ou en remontent — quelque 100 000 par an, près d’un cinquième des conteneurs de la planète, la moitié des produits pétroliers que l’Europe consomme. Le terminal hydrocarbures annonce un débit de 25 millions de tonnes par an. Un débit : une chose qui passe. À ne pas confondre avec une capacité de stockage, qui est une chose qui reste.

Les cuves du pays contiennent aujourd’hui 3,2 millions de mètres cubes ; le gouvernement en promet 1,5 million de plus d’ici 2030, pour 6 milliards de dirhams. Le port ouvre au quatrième trimestre ; les terminaux pétroliers et gaziers suivent en 2027. Ces chiffres suffisent. Les estimations plus flatteuses qui circulent sans source affaiblissent ce que le chiffre exact établit. Et un quai ne vaut pas un stock : la position ne commence que lorsque ce qui passe devant les quais a, par contrat, l’obligation de s’y arrêter si le pays en a besoin.

Le calendrier, rarement, sert le Maroc. Fujairah, grand port de soutage du Golfe, recule : ventes en repli, chargements temporairement suspendus après une attaque de drone en mars, extension de ses cavernes stratégiques à l’arrêt. Rotterdam reste hors de portée — dix fois le parc marocain de cuves — mais son trafic a baissé de 1,7 % en 2025. Nador ne remplacera ni l’un ni l’autre. Sa chance est d’être le nœud fiable de la Méditerranée occidentale quand les routes orientales se tendent. La fenêtre est documentée, donc réelle. Elle est étroite pour la même raison.

Au sud, le second pilier. À une quarantaine de kilomètres de Dakhla, un complexe de 14 milliards de dirhams, avancé aux deux tiers en juin, doit achever ses travaux fin 2028. À côté de ses quais à conteneurs, un poste pétrolier de 115 mètres. Derrière, 1 650 hectares de zone industrielle tournés vers les 1,3 milliard de consommateurs du marché commun africain. Dakhla Atlantique ne stockera pas ; il recevra. Et c’est ainsi qu’un couple de ports devient un dispositif : Nador commande la Méditerranée, Dakhla ancre la projection vers l’Afrique de l’Ouest.

Ce qui relie ces deux façades porte désormais un nom : le Gazoduc Africain Atlantique, ex-gazoduc Nigeria–Maroc. Près de 6 800 kilomètres le long du littoral, treize pays traversés, un accord intergouvernemental approuvé fin 2024 et signé par les chefs d’État de la CEDEAO à Freetown le 19 juillet dernier. Il faut ici tenir la distinction qui protège l’argument. Le jalon politique est franchi. Si le corridor se fait, le Maroc devient la porte de sortie d’un système énergétique de treize pays. S’il tarde, les deux ports gardent leur valeur propre. Le hub ne dépend pas du gazoduc. Il l’attend.

La géographie ne décide pourtant de rien sans le droit. Trois décisions, toutes intérieures, séparent la vulnérabilité de la position.

Une loi-programme de sécurité des approvisionnements, calée sur le calendrier des ports, qui substitue aux textes de 1977 une trajectoire en trois paliers — soixante jours effectifs, puis soixante-quinze, puis quatre-vingt-dix, assumés comme une ambition et non comme un alignement.

Un arbitrage gazier, que la suspension des appels d’offres GNL en janvier a rendu possible : dimensionner ensemble l’unité flottante de regazéification, le terminal de 5 milliards de mètres cubes par an et la place du gaz dans le mix, avant que le calendrier annoncé des terminaux n’impose ses contraintes.

Une gouvernance, enfin, qui pense les deux façades comme un seul système et mobilise le nouveau statut de société anonyme conféré en juin à l’Office national des hydrocarbures pour financer le stockage — en veillant à ce qu’aucun partenaire étranger ne cumule jamais le financement et l’exploitation, ou l’exploitation et la règle.

La souveraineté énergétique du Maroc ne consistera pas à produire ce qu’il n’a pas. Elle consistera à gouverner ce qui le traverse. Un port ne supprime aucune dépendance ; il en change la nature — d’une dépendance subie, sans recours, à une interdépendance qui se négocie, parce qu’une alternative existe.

Les deux seuls points faibles du tableau, le droit des stocks et le choix du gaz, relèvent de Rabat, non d’un verrou extérieur. Il est rare qu’une fenêtre soit à ce point entre les mains de celui qui doit la franchir. Il est tout aussi rare qu’e

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