Enquête/Extrême-gauche et Al Adl Wal Ihssane : le rapprochement qui a perverti le mouvement du “20 Février”

Comment l’extrême-gauche et Al Adl Wal Ihssane ont instrumentalisé le mouvement du 20 février, broyant au passage l’expression pacifiste des revendications de la jeunesse marocaine. Son élan spontané pour un Maroc plus fort et plus équitable a été suivi avec « bienveillance » au plus haut niveau de l’Etat, avant qu’il ne soit dénaturé pour servir des velléités de conquête du pouvoir.
Retour sur cette page de l’histoire récente du Maroc qui offre un éclairage exclusif sur le regard porté alors par le Roi Mohammed VI sur la première manifestation du 20 février 2011. Dans ce dossier, AtlasInfo.fr propose un décryptage sur les débuts du rapprochement de milieux « modernistes » avec un mouvement religieux radical, prêt au jihad pour l’instauration d’un califat.

Rabat, février 2011.

Depuis plusieurs semaines dans les réseaux sociaux, des groupes de jeunes marocains débattent des évènements de ce que l’on a baptisé « le printemps arabe ». Il avait commencé par la « Révolution du jasmin » en Tunisie, qui a vu le départ du président Zine El Abidine Ben Ali le 14 janvier et le début des manifestations contre la présidence de Housni Moubarak en Egypte le 25 janvier.

Au début, ces groupes très disparates, qui comptent certains jeunes politisés ou militants associatifs, parlaient de manifestations de soutien aux Tunisiens et aux Egyptiens. Le Maroc était alors plutôt préservé de la montée des contestations mais sa jeunesse ne souhaitait pas rester en marge de cette dynamique ainsi enclenchée, animant dans les réseaux sociaux, notamment Facebook, des forums comme « les jeunes discutent avec le Roi », « liberté et démocratie maintenant », s’adressant parfois directement au souverain sur un ton nouveau, empreint de franchise mais toujours respectueux de son statut.

De cette effervescence dans les réseaux sociaux sont nés des appels à la mobilisation avec un caractère spontané et générateur de débats porteurs d’espoir pour une jeunesse majoritairement sans affiliation partisane. Elle  souhaitait s’exprimer et revendiquer plus de justice sociale, d’égalité des chances, de liberté, de réformes et des mesures contre la corruption.

Quand l’extrême gauche radicale s’accapare le mouvement

Entre temps, tout ce que l’extrême gauche radicale compte de groupuscules (partis, syndicats ou associations) est venu se greffer au mouvement, y voyant l’opportunité de peser sur les décisions et faire pression sur le pouvoir. Certaines figures comme Khadija Riadi sont allées jusqu’à faire « enrôler » leurs propres enfants, peints ainsi aux couleurs du « M20 », pour avoir accès aux jeunes animateurs de l’initiative et une marge de manœuvre plus aisée pour les « encadrer ». Les profils comme celui de l’ancienne présidente de l’Association Marocaine des Droits de l’Homme (AMDH) se cherchaient alors un nouveau souffle, eux qui n’ont que rarement réussi à mobiliser plus de quelques dizaines de personnes dans leurs rassemblements, depuis le début du règne de Mohammed VI en 1999.

Engloutis sous l’effondrement de l’idéologie marxiste, isolés devant la naissance de nouveaux acteurs associatifs aux méthodes modernes et surtout dépouillés de leur argumentaire sur les atteintes aux droits de l’Homme et aux libertés, après le travail de l’Instance Equité et Réconciliation, il leur fallait rebondir et tenter de ranimer leur rhétorique révolutionnaire.

Mokhtar Laghzioui

«Bien que de nombreux jeunes aient marqué leurs réticences, voire même leur désaccord devant les velléités de récupération et de contrôle par les groupuscules de l’extrême gauche » , explique le journaliste Mokhtar Laghzioui, « ils ont réussi d’une certaine manière à se l’approprier et à radicaliser une partie des revendications des initiateurs du mouvement ».

Des individualités comme Fouad Abdelmoumni, patron d’une fondation de micro-crédits, activiste au sein de l’Association Marocaine des Droits de l’Homme (AMDH), a tracé les feuilles de route et même écrit certains des slogans qui seront scandés pendant les manifestations.

L’entrepreneur Karim Tazi a apporté des financements, notamment pour équiper les jeunes en moyens de communication dont des téléphones portables. Cette tentative de récupération du mouvement a fait l’objet de débats houleux dans les réseaux sociaux et parmi les jeunes promoteurs de l’appel qui avaient pourtant entrepris plusieurs actions pour se prémunir de toute « politisation » et de toute déviation de la trajectoire contestataire qu’ils avaient fixée.

Premiers contacts avec les islamistes radicaux de Al Adl Wal Ihssane

Tout comme avant le premier défilé du 20 février 2011, des contacts avaient  été établis par l’intermédiaire de membres de l’extrême gauche avec des leaders du mouvement islamiste radical Al Adl Wal Ihsane. « A l’époque, ces contacts interpellent déjà les jeunes promoteurs du mouvement », nous explique Mokhtar Laghzioui qui avait recueilli des témoignages de jeunes militants du « M20 » qui formulaient des inquiétudes dans ce sens.

Au directeur de la rédaction de « Ahdath Maghribia » d’ajouter qu’« Il y avait une très grande gêne à ce qu’il puisse y avoir « un deal » avec un mouvement qui ne fasse pas la promotion des libertés individuelles ou de l’égalité entre les hommes et les femmes, en plus de ce que dans les manifestations communes à venir, les femmes ne devaient pas marcher côte à côte avec les hommes ».

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Oussama El Khlifi, l’un des membres fondateurs du mouvement du « 20 Février », s’exprimera sept mois après sur ces premiers contacts avec des membres de la Jamaâ : « nous nous étions (pourtant) mis d’accord sur le fait qu’ils soutiendraient le Mouvement et qu’ils participeraient aux manifestations en suivant les slogans du Mouvement (…) Ils n’étaient pas clairs. Quand nous parlons de monarchie parlementaire, eux parlent de choses qui n’ont rien à voir avec nos revendications : le califat, par exemple » *.

Mohammed VI : « même s’ils n’étaient que quelques-uns à défiler, je me dois de les écouter »

Du côté du palais royal, le regard porté, à ce moment très précis, sur cette expression contestataire de la jeunesse marocaine est « compréhensif et bienveillant », témoigne un membre du cabinet royal qui a souhaité garder l’anonymat. Selon lui, « le nombre de manifestants n’était pas la question essentielle pour le souverain », alors qu’elle semblait préoccuper le ministre de l’intérieur de l’époque Taïeb Cherkaoui. Le plus important pour le Roi était « ce qu’ils avaient à dire. Même s’ils n’étaient que quelques-uns à défiler, a dit le souverain, je me dois de les écouter et je souhaite que tous les Marocains puissent les entendre, à commencer par les partis politiques et les décideurs économiques », nous confie notre témoin, tordant ainsi le cou au storytelling de ces observateurs pour lesquels « le makhzen a tremblé dans ses fondements ».

L’historien français Pierre Vermeren est l’un de ceux-là. Nous nous arrêterons sur son livre « le Maroc, un royaume de paradoxes en 100 questions » car il constitue un exemple intéressant à analyser sur le narratif dénaturé, voire falsifié de cette séquence marocaine du printemps arabe.
Pierre Vermeren perfectionne et systématise les grands principes de la manipulation des faits, sur chacune des questions d’ordre politique sur les 100 qui sont abordées pour décrire la situation du Maroc actuel.  Il a élaboré une espèce de lexique de formules préétablies, un répertoire de tous les éléments de langage « produits » ces dix dernières années sur la « prédation du makhzen », la toute-puissance de sa « police politique » pour laisser entrevoir « que le règne semble toucher à sa fin ».

Le Roi donne des instructions pour que les médias publics fassent entendre la parole des jeunes manifestants

Nous reviendrons plus en détails dans un tout prochain chapitre sur l’argumentaire reproduit fidèlement par les membres de ce qui apparait aujourd’hui comme étant un même groupe. Il est nourri par les mêmes mots-clés, petites phrases et réponses toutes faites sur un royaume dont « l’implosion » est annoncée à tout instant comme l’arlésienne, depuis au moins 10 ans.

En attendant ce prochain épisode de notre série sur le rapprochement de l’extrême gauche marocaine avec les islamistes radicaux d’Al Adl Wal Ihssane, lisons ce que l’historien a à dire du « M20 » : « devant cette séquence contestataire si agitée et menaçante », écrit Pierre Vermeren, « les autorités marocaines ont dû forger de toutes pièces une parade pour échapper au destin de leurs homologues arabes ».

A écouter le récit du membre du cabinet royal, contacté par AtlasInfo.fr et témoin privilégié de ces événements, la réalité est tout autre : « SM le Roi Mohammed VI n’a pas analysé les revendications de la jeunesse marocaine comme un risque, bien au contraire. Il pensait que c’était une opportunité et que la voix de ces jeunes devait être portée et entendue dans chaque foyer. Je peux vous confier aujourd’hui qu’il avait personnellement donné ses instructions pour que les médias publics couvrent partout à travers le pays les manifestations ».

Ambiance de « pique-nique » lors des premiers défilés

Pour le journaliste Mokhtar Laghzioui, « au début, l’attitude de l’Etat à l’égard du mouvement des jeunes était positive. La mission des forces de l’ordre était une mission « d’encadrement » des manifestations pour qu’elles se tiennent dans les meilleures conditions. Il y a eu une unanimité pour souligner le comportement responsable, pacifique, calme et en accord avec les aspirations portées par ce printemps démocratique marocain. L’ambiance était bon enfant au point que certains participants à ces manifestations ont parlé de « pique niques » démocratiques car elles avaient lieu tous les dimanches dans toutes les villes marocaines avec des slogans pacifiques. C’est lorsque les radicaux d’Al Adl Wal Ihssane se sont joints au mouvement que les positions, de part et d’autre, se sont durcies ».

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Lors des premiers défilés du dimanche 20 février, la composition des manifestants est hétéroclite. Une première « expérience » d’action collective réussie avec les jeunes du « M20 » côtoyant des militants associatifs de tous bords, des partis politiques de gauche comme le Parti Socialiste Unifié (PSU), le Parti de l’avant-garde démocratique et socialiste (PADS) ou encore la Voix Démocratique. Des membres des sections jeunesse de l’Union Socialiste des Forces Populaires (l’USFP) et du Parti de la Justice et du Développement (PJD) sont également présents, tout comme des associations culturelles amazighs ou encore l’UNEM.

Les partis représentés au parlement ont, pour la plupart, fait preuve de réserve quand ce n’était pas de rejet du cahier revendicatif des manifestants. Dans les deux cas, ils ont tous été secoués par des débats internes parfois très vifs, au point de susciter le départ de certains membres ou encore la participation individuelle d’autres, allant ainsi à l’encontre des consignes de leur direction.

Le fait est que dans plusieurs grandes villes du Royaume, la voix et les revendications de la jeunesse marocaine se sont fait entendre sans que le moindre accrochage ne vienne perturber les rassemblements. Selon le ministère de l’Intérieur, les manifestants étaient 37.000, alors que les organisateurs en revendiquaient 5 fois plus.

Avec un discours historique, le Roi protège le Maroc du mouvement qui touche le monde arabe    

Le 9 mars 2011, Mohammed VI confisque leurs certitudes aux observateurs qui prédisaient le chaos avec une prise de parole historique. Il annonce une révision constitutionnelle porteuse de plusieurs grandes réformes et avancées démocratiques : séparation des pouvoirs, indépendance de la justice, renforcement du rôle du chef de gouvernement, officialisation de la langue Amazigh, régionalisation avancée, pour ne citer que quelques-uns des axes stratégiques de la vision pour l’avenir déclinée par Mohammed VI ce 9 mars 2011.

Unanimement saluée, la démarche du Roi déstabilise l’extrême gauche marocaine qui ira chercher le moyen de relancer sa rhétorique révolutionnaire perdue. Elle encadre le mouvement à travers le comité de soutien qu’elle s’était chargée de mettre en place.

Totalement déroutés devant l’ampleur de la réaction populaire au discours du 9 mars, Annahj Addémocrati et son pendant associatif, l’AMDH, accusent le coup et tentent de trouver une parade pour garder fournis les rangs des manifestants qu’ils jugeaient déjà insuffisants le 20 février. Leur objectif n’a jamais été de faire vaciller le pouvoir mais de le faire tomber.

Pour ne pas voir se réduire l’amplitude des rassemblements et même tenter d’en grossir les rangs, l’extrême gauche avait déjà entamé des discussions avec la Jamaâ islamiste radicale, Al Adl Wal Ihssane, mouvement toléré mais non reconnu par les autorités. Partisans de l’instauration d’une république islamiste sur un modèle califal, la Jamaâ d’Abdessalam Yassine voit dans le printemps arabe la « Qawma », le soulèvement général « prédit » par son dirigeant qui l’a posé comme un préalable à l’instauration de ce modèle de gouvernance « islamique authentique » qu’il a toujours revendiqué pour la société marocaine.

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L’extrême gauche ne s’embarrasse pas de l’extrémisme de la Jamaâ, ni de sa volonté d’appliquer la charîa, ni même de son antisémitisme violent ou de ses positions sur les libertés individuelles ou le statut de la femme,  encore moins du modèle de république islamiste dont la Jamaâ rêve pour le Maroc : « l’ennemi de mon ennemi est mon allié », commente Saïd Lakhal, politologue et spécialiste des mouvements islamistes, pour définir la nature du rapprochement entre les deux extrêmes qui s’opère ainsi. Il sera formalisé par un communiqué d’Al Adl Wal Ihssane le 14 mars 2011.

Discours extrémiste et jet de pierres des adeptes d’Al Adl Wal Ihssane

Prise de court par le discours royal du 9 mars, et décontenancée par l’absence de confrontation entre le pouvoir et les manifestants, la Jamaâ de cheikh Yassine veut dorénavant en être, encouragée par ses contacts avec l’extrême gauche. Le communiqué que le mouvement islamiste radical publie 5 jours après le discours royal est rédigé au vitriol. Rien d’étonnant si l’on considère l’idéologie de la Jamaâ et son obligation de surenchérir sur le discours de ses partenaires de l’extrême gauche qui avaient commencé à réorienter le cahier revendicatif du M20 vers un durcissement de leur position.

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Annonçant qu’elle rejoint le mouvement, la Jamaâ considère que le makhzen « a bouché ses oreilles pour ne pas entendre la voix de son peuple qui revendique son droit à un régime de gouvernance démocratique qu’il choisira librement (…) », peut-on lire dans le communiqué du mouvement islamiste publié le 14 mars, le lendemain d’une première participation de ses adeptes aux manifestations.

Clairement, Al Adl Wal Ihssane inscrit son soutien au « M20 » dans sa stratégie visant le renversement de la monarchie. Le pacifisme, dont elle a fait un axe essentiel de sa communication disparait au profit d’un discours menaçant que la Jamaâ réitère dans un second communiqué publié 2 jours plus tard, au lendemain d’accrochages entre ses adeptes et les forces de l’ordre : « la voie pour un changement radical et véritable est claire et sans détour et n’a besoin d’aucune polémique inutile ».

D’après Mokhtar Laghzioui, « La Jamaâ a choisi à partir du 13 mars et surtout le 20 mars de se livrer à une démonstration de force avec le recours à la violence dans la rue ». « Ce fut un tournant d’autant plus qu’avant cela, elle levait publiquement l’étendard des trois « non : non à la violence, non à la clandestinité et non aux relations avec l’étranger », conclut le journaliste.

Mainmise, instrumentalisation de la jeunesse et calculs politiques

C’est à ce moment-là que de l’ambiance « pique-nique », le M20 bascule vers une confrontation avec les forces de l’ordre : « la jamaâ a tenté de faire main basse sur le mouvement et a remplacé les hauts-parleurs par des bâtons et des pierres », analyse Mokhtar Laghzioui. « Elle a phagocyté le caractère pacifique de ces manifestations. Elle a été rattrapée par son passé violent dans les universités dans les années 90 quand elle se livrait à des exécutions d’étudiants de la mouvance gauchiste et à des raids nocturnes pour détruire des cités universitaires ».

Quels que soient les antagonismes idéologiques entre les deux extrêmes, elles les ont dépassés pensant pour l’extrême gauche, grossir les rangs de la contestation pour ébranler les institutions, quitte à pactiser avec « le diable ». Pour Al Adl Wal Ihssane, il s’agissait de faire la démonstration de sa capacité à s’allier avec d’autres tendances politiques et de rompre avec l’image d’une « secte » pour tenter une démonstration de force puissante que l’Etat ne pourrait plus ignorer.

Chacun était censé y trouver son compte et se « débarrasser » ensuite de l’autre, une fois l’objectif atteint

Il ne l’est toujours pas. Les deux « parties » continuent de se « fréquenter », l’une soutenant l’autre, l’autre tentant de rendre « fréquentable » la première et les deux travaillant à la mise en place d’un « front commun » pour faire chanceler la monarchie.

En attendant, que ce soit l’extrême gauche, Al adl Wal Ihssane, certains groupuscules de la société civile et des individualités qui y ont vu l’occasion de se positionner, tous doivent endosser la responsabilité de l’élan brisé des jeunes marocains qui avaient initié le mouvement du « 20 Février ». Ils l’ont instrumentalisé pour servir leurs projets respectifs de conquête du pouvoir, piétinant sans état d’âme l’exercice libre et passionné de l’expression de la démocratie auquel aspiraient ces jeunes lorsqu’ils ont initié leur action.

Tant que le mouvement n’avait pas été dénaturé, ils avaient réussi à susciter l’admiration et le respect, y compris au plus haut niveau de l’Etat, en partageant leurs rêves pour un Maroc plus fort et plus juste pour chacun de ses citoyens.
Ils avaient réussi un temps, là où tous les autres ont toujours échoué.

A suivre…

* « Au Maroc, le Mouvement du 20 Février maintient la pression » par Rachidi  Ilhem , 11 septembre 2011 .L’Obs avec « Rue89 »

 

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