Maroc/Enquête: Radicaux de gauche et islamistes radicaux, les liaisons dangereuses de deux extrêmes

L’objectif ultime du mouvement Al Adl Wal Ihssane* est l’instauration d’une “république islamique authentique” sur un modèle califal. Pour cela, il lui faut d’abord atteindre son but premier : renverser la monarchie. Les jeux de séduction depuis 10 ans entre ce mouvement islamiste radical et les milieux d’extrême gauche notamment, interpellent sur ce à quoi ils sont prêts à renoncer pour alimenter leur guérilla contre la monarchie.

Entre récits médiatiques et réalités, quel est le poids effectif de la Jamaâ créée par Abdelsam Yassine en 1973 ? Sa trajectoire idéologique ? Ses objectifs véritables, le modèle de société sur lequel œuvrent ses adeptes ? Le nombre de ses partisans ?

Il y a « la machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits », ce qu’on appelle le storytelling*, mis en place par la Jamaâ pour entretenir des mythes pendant des décennies autour d’un leader, Abdeslam Yassine, celui-là même qui avait « osé » défier Hassan II. Ce storytelling voudrait que sa démarche soit pacifiste avec une force mobilisatrice présentée comme la plus importante du pays, revendiquant 200 000 adeptes et des milliers de sympathisants. S’appuyant sur ce « hold up » de la réalité, la gauche radicale marocaine, des groupuscules au sein de la société civile dont l’historien Maati Monjib semble avoir pris le leadership et des individualités comme Hicham Alaoui*, œuvrent depuis plus de 10 ans à rendre « fréquentable » le mouvement islamiste radical et à un rapprochement avec Al Adl Wal Ihssane.
Ce qu’ils espèrent avec cette alliance, c’est acquérir le poids politique nécessaire à la mise en œuvre d’un projet politique. Se considérant comme le « contre-pouvoir » mais dans un périmètre idéologique étroit, ils se savent peu mobilisateurs et déconnectés des réalités de la société marocaine.

Quand « L’ennemi de mon ennemi devient mon ami »

En faisant alliance avec la Jamaâ, ils souhaitent, pour certains, affaiblir suffisamment la monarchie marocaine pour lui imposer un modèle politique, quand d’autres veulent la renverser car se considérant aptes à prendre la relève, même dans l’illégitimité. Quelles que soient les oppositions idéologiques, le plus souvent diamétralement opposées, « l’ennemi de mon ennemi devient mon ami »* pour atteindre un but commun, même si le prix à payer est celui de voir s’instaurer la république islamique que la Jamaâ appelle de tous ses vœux.

Il y a les mythes entretenus par les spin doctors de la Jamaâ, suppléés par ces « alliés » de circonstances pour dédiaboliser Al Adl Wal Ihssane. Ils tentent de construire un récit dont l’efficacité trouve toutes ses limites devant sa non-conformité à la réalité, bien moins enchanteresse et sincère. Il ne faut pas creuser beaucoup ni longtemps pour appréhender la vérité, ni même utiliser des méthodes de recherche ou d’analyse sophistiquées : il suffit juste de lire.

Discours guerrier, antisémitisme et Instauration du califat

La vérité sur la doctrine et les objectifs de Al Adl Wal Ihssane se trouve tout simplement, et ce en grande partie, dans les écrits de son fondateur, Abdeslam Yassine. Celui qui était tombé en admiration devant le meneur de la révolution iranienne, l’Ayatollah Khomeiny et voulait la restauration du califat, tenait un discours guerrier fait de « jihad » et de « moudjahidines » et nourrissait un antisémitisme particulièrement violent. C’est cette même idéologie et ces mêmes objectifs dont sont porteurs le successeur de Abdeslam Yassine et les cadres dirigeants de la Jamaâ qui vouent un culte de la personnalité tel au leader disparu du mouvement qu’ils ne renieront jamais les orientations idéologiques qu’il a tracées.

La question qui est posée est celle de savoir jusqu’où la gauche radicale qui se dit « laïque», les factions de la société civile et Hicham Alaoui qui écrit qu’il pourrait « très bien vivre dans une république marocaine si ce régime (lui) paraissait la meilleure option pour( s)on pays »*, sont prêts à poursuivre leur « monarchie bashing » pour favoriser la Qawma, le soulèvement général dont rêve leur allié islamiste, toléré mais non reconnu par les autorités.

Un projet insurrectionnel visant le renversement de la monarchie  

Dans cette enquête qui a mobilisé la rédaction de Atlasinfo.fr pendant plusieurs semaines et qui sera déclinée sur différents chapitres, il ressort qu’un projet insurrectionnel visant le renversement de la monarchie occupe Al Adl Wal Ihssane et ses « associés ». Le système d’alliances médiatico-politiques qui le porte, basé sur des réseaux coalisés et un journalisme de connivence travaille à temps plein, accélérant la cadence ces dernières semaines pour brosser le portrait d’un Maroc au bord de la crise cardiaque.

Leur  « guide-à- penser » tourne en boucle, ressassant les mêmes litanies sur la « corruption du Makhzen », les « barbouzeries » d’un « régime totalitaire » et sa « police politique » ou encore le mythe du « Roi des pauvres » qui toucherait à sa fin, allant jusqu’à exhumer le livre « Notre ami le Roi » de Gilles Perrault pour en raconter « la folle aventure ». Mêmes les rumeurs les plus folles sur sa santé ne sont pas épargnées au Roi Mohammed VI. Laborieuse, cette guérilla menée par les mêmes intervenants permanents, à la popularité abusive, n’en est pas moins dangereuse de par l’objectif dont elle se nourrit.

Le silence fracassant du gouvernement

Le gouvernement marocain ne peut l’ignorer davantage tout comme il ne peut se soustraire à ses responsabilités plus longtemps et laisser l’opinion publique marocaine dans l’ignorance. Nous avons tenté d’obtenir une interview du chef de gouvernement, Saad dine El Otmani. Elle nous paraissait d’autant plus essentielle qu’il avait lui-même, avant sa prise de fonction, pris part à une série de rencontres initiée par la Fondation Cordoue entre 2016 et 2017 entre « laïcs » et islamistes dont ceux de Al Adl Wal Ihssane.

Saad Dine El Otmani est également le Secrétaire Général du Parti de la Justice et du Développement (PJD), qualifié par les observateurs de « frère ennemi » du mouvement islamiste radical. L’une des questions que la rédaction de Atlasinfo.fr souhaitait lui poser est : « jusqu’à quel point êtes-vous frères et dans quelle mesure êtes-vous ennemis ? ». Nous n’avons, à ce jour, obtenu aucune réponse à notre demande d’interview.

1 Traduit par « Justice et Bienfaisance »
2 Christian Salmon, « Storytelling ».Editions La Découverte.
3 Fils de feu le Prince Moulay Abdellah, frère cadet de feu le Roi Hassan II.
4 Extrait d’une interview de Said Lakhel, politologue, spécialiste des mouvements islamistes.
5 Moulay Hicham El Alaoui, « Journal d’un prince banni ».Editions Grasset.

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