Amnesty International: Enquête sur une organisation tombée de son piédestal

“Tout le monde se méfiait car il y avait beaucoup d’informations qui nous passaient au dessus de la tête “, témoigne un ancien salarié d’Amnesty International. Entre une culture du secret, les suicides de ses militants, les indemnités mirobolantes de ses dirigeants, les collusions avec des gouvernements et ses financements opaques, l’organisation a dévoyé l’idéal de son fondateur, Peter Benenson.

Gaëtan Mootoo était une figure emblématique d’Amnesty International. Originaire de l’Île Maurice, ce chercheur chargé de l’Afrique de l’Ouest était basé à Paris et travaillait au sein de l’antenne française de l’organisation de Droits de l’Homme.

Le 26 mai 2018 il met fin à ses jours, laissant ses collègues de longue date si bouleversés et en colère, qu’ils lancent une pétition et provoquent une enquête interne. Elle a mis la lumière sur un modèle de fonctionnement basé sur la communication et la recherche de financement plutôt que sur le travail de terrain, si précieux et indispensable pour Gaétan mootoo, au service de l’organisation depuis 28 ans. Il était de ces chercheurs consciencieux et précis qui rassemblaient les preuves et dont l’expertise sur le terrain provoquait l’admiration de ses collègues mais surtout de toutes ces personnes croisées sur le terrain, dont il savait panser les maux et calmer les peurs.

Amnesty International : “une multinationale obsédée par le rendement et la communication”

Avec son suicide, « on découvre l’envers du décor », écrit le quotidien Le Monde, dans un papier publié le 4 décembre 2018, celui d’une ONG dont le fonctionnement s’apparente à celui « d’une multinationale obsédée par le rendement et la communication ». « Occuper l’espace médiatique pour espérer avoir plus de financements des bailleurs de fonds », écrit Joan Tilouine qui signe cet article. « C’est devenu une culture du chiffre, des dons et du nombre de membres. On vend Amnesty en permanence », confie un employé de l’ONG au quotidien français.

Gaétan Mootoo ne se retrouvait plus dans ce virage pris par l’organisation et a préféré en finir plutôt que de continuer à être moqué par « des jeunes managers ambitieux pour qui la défense des droits de l’Homme est un business comme un autre et l’Afrique un marché sûr, générateur de crises », poursuit l’auteur de l’article.

« Tout a changé depuis longtemps » confie à AtlasInfo.fr un ami et collègue de Gaétan Mootoo qui a quitté l’organisation depuis. Soucieux de ne pas mettre en danger certains collègues d’Amnesty International avec lesquels il a gardé de bonnes relations, il a accepté de témoigner « en souvenir de Gaétan » sous couvert de l’anonymat. Nous l’appellerons donc Julien.

Notre témoin en a « gros sur la patate » dit-il, et le suicide de Gaëtan « n’a rien changé du tout, on a juste fait un peu de cosmétique », ironise Julien, ajoutant « en fait, tout le monde était sur ses gardes et aujourd’hui encore, d’après ce que me disent les amis. Tout le monde se méfiait car il y avait beaucoup d’informations qui nous passaient au-dessus de la tête et ça aussi ça n’a pas changé apparemment ». « Il n’y en avait que pour la Com. On allait de moins en moins sur le terrain, le travail était bâclé et les rapports parfois revus dans tel ou tel sens derrière notre dos et ça, Gaétan le vivait très mal ».

Deux militants de Amnesty International se suicident à 2 mois d’intervalle

Quelques semaines à peine après la mort de Gaétan Mootoo, un second suicide d’une jeune stagiaire de l’antenne de Genève, fait chanceler l’organisation.  Julien notre témoin, s’énerve : « je voulais partir déjà à la mort de Gaétan. Mais là, ça en était trop. Ça a mis tous les responsables en panique et leur seule préoccupation c’était les donateurs qui allaient nous lâcher, pas les raisons pour lesquelles deux personnes avaient décidé de mourir. Je ne l‘ai pas supporté », conclut-il.

Après ces deux suicides en 2 mois, un second rapport indépendant révèle une « culture toxique » d’intimidation sur le lieu de travail. Des preuves de harcèlement, de sexisme et de racisme ont été rapportées. Le vétéran Gaétan Mootoo avait laissé une note avant de se donner la mort, faisant état de pressions au travail. Le rapport réalisé évoque également, à travers des témoignages, une culture du secret et de la méfiance, de la discrimination et de l’abus de pouvoir.

Des révélations suffisamment édifiantes pour provoquer le départ de 5 des 7 membres de la direction générale grassement indemnisés, ce qui a ajouté à la colère du personnel qui s’est vu annoncer au même moment, le licenciement de 100 personnes en raison d’une crise financière au sein de l’organisation.

En 2011, un scandale financier sans précèdent dans le monde des organisations internationales éclaboussait Amnesty international avec une indemnité de départ de plus de 630 000 euros octroyée à l’ancienne directrice de l’ONG, Irène Khan, et ce en pleine campagne contre la pauvreté, « une militante » qui se prévalait pourtant d’un engagement sans faille auprès des démunis. Cela a eu un effet dévastateur sur les militants de base à qui l’on demandait d’arpenter les rues pour vendre des bougies à 1 euro pour renflouer les caisses de l’ONG.

 

Pourtant, cette organisation non gouvernementale à but non lucratif œuvrant dans le domaine des droits de l’homme et de l’aide humanitaire, affichait en 2017 un « chiffre d’affaires » de 295 millions d’euros, 279 en 2016, 278 en 2015 et 247 en 2014. Une progression enviable et qui ferait pâlir de jalousie n’importe lequel des dirigeants d’entreprise.

Financements opaques et renvois d’ascenseur

« La très grande majorité de nos revenus provient des dons versés par des personnes dans le monde entier. Ces dons de particuliers permettent à Amnesty International de rester totalement indépendante vis à vis de tous les gouvernements et intérêts économiques et de toute idéologie politique et religion », peut-on lire sur le site de l’ONG. Ça, c’est la théorie largement soutenue par la communication de l’organisation. Dans la pratique, les choses sont bien moins reluisantes.

Derrière la façade Amnesty International, il y a Amnesty International Charity Limited qui comme son nom peut le laisser croire est une association « charitable » mais c’est par elle que passeraient les financements d’Etats et de groupes corporatistes.

Le milliardaire américain Georges Soros, accusé et condamné en 2005 pour délit d’initié en France lors du raid boursier contre la Société Générale en 1988, est l’un des plus gros donateurs de Amnesty International charity  limited. Il avait déjà investi 100 millions de dollars au sein de l’ONG, laquelle s’était étrangement illustrée par des critiques particulièrement virulentes sur l’intervention militaire française au Mali. Personne n’a manqué d’y voir un retour d’ascenseur au généreux donateur américain.

Qui est derrière Amnesty International ?

Dans une enquête intitulée « Qui est derrière Amnesty International ? » et mise en ligne le 13 octobre 2017, agoravox.fr décortique les comptes de Amnesty International et son rapport financier officiel de 2015 pour y retrouver l’une des structures de Georges Soros, la Open Society Fundation, que l’on retrouve également dans les comptes de Human Rights Watch.
La NED, la Fondation Nationale pour la Démocratie Américaine qui est officiellement financée par le Congress via USAID est également mentionnée dans les rapports financiers d’Amnesty International de 2008 à 2010.

Selon la journaliste Christine Néant qui signe cette enquête, les rapports financiers de l’organisation ont commencé à « disparaître » d’internet depuis que l’implication de l’ONG dans l’accompagnement de certaines opérations de politique étrangère ont commencé à remonter à la surface.
Ainsi, poursuit l’auteure de l’article, il est devenu difficile de confirmer qu’Amnesty International aurait activement travailler avec la NED dans le soutien des soulèvements du « Printemps Arabe » au Maghreb et au Moyen Orient pour ne citer que cet exemple, mais toutes les interrogations sont permises devant l’énergie mise par l’organisation à dissimuler ses bilans depuis 2014, leur donnant la forme de gros fromages, sans que les identités de ses gros donateurs ne soient évidemment révélées.

En 2008, 2009 et 2010, la branche israélienne de l’organisation aurait accepté des financements respectivement du Département d’Etat Américain deux années de suite et des Pays Bas. En 2011 Amnesty International Royaume Uni aurait accepté une subvention de 842 000 livres du département pour le développement international (DFID, département exécutif du gouvernement britannique responsable de l’aide humanitaire et de l’aide au développement au niveau international).

Enfin, une subvention sur 5 ans aurait été octroyée par le gouvernement norvégien d’un montant de 3 850 000 livres entre 2013 et 2017, par le truchement d’une contribution au nouveau NRK, le téléthon norvégien.

“Une ONG infiltrée par des représentants de gouvernements”

Nous sommes donc bien loin de « l’indépendance » dont se revendique Amnesty International. Les objectifs de défense des droits de l’Homme et de la dignité humaine ont cédé le pas à des desseins et à des pratiques bien moins louables, peut-on conclure d’un rapport datant de 2013 du Réseau d’Experts en Intelligence Economique (aege) intitulé « Guerre de l’information : les dessous des ONG, une vérité cachée ».

Il a été élaboré sous la direction de Christian Harbulot, créateur du concept d’intelligence économique en France et directeur de l’Ecole de Guerre Economique. D’après ce rapport, Amnesty international est « Infiltrée par des représentants des gouvernements, prenant part à certains conflits, passant sous silence d’autres : en filigrane se dessinent une stratégie qui est le reflet de la politique des départements des affaires étrangères ». Certains gouvernements comme les Etats-Unis et la Grande Bretagne ne se cachent pas de cette instrumentalisation des ONG, selon les rédacteurs de ce précieux document qui entendent éclairer le lecteur sur le modèle de fonctionnement de l’organisation basée à Londres qui voit se réduire sa crédibilité au gré des différentes actions dans lesquelles elle s’est illustrée par sa partialité.

Collusions politiques et partialité

Les collusions qu’entretient Amnesty International avec certains pays et certaines entreprises laissent largement la place à toutes les options sur l’influence subie par l’organisation dans ses choix guidés par ces parties prenantes, loin de se préoccuper des droits humains ou de leur respect dans les pays où elle opère. Ainsi, comment ne pas relever que Susan Nossel, directrice de Amnesty International USA de 2012 à 2013 a été l’assistante personnelle de Hillary Clinton, Secrétaire d’Etat américaine ? « C’est elle qui aurait élaboré une résolution contre les violations des droits de l’homme en Syrie, en Libye et en Iran », rapporte la journaliste Christine Néant.

Le cas de Franck Januzzi est encore plus significatif. Il aurait travaillé pour la United States Intelligence Community (elle regroupe 17 services de renseignement du pays) en tant qu’analyste avant de prendre la charge des orientations stratégiques adaptées à l’évolution de la politique étrangère américaine pour Amnesty international USA.

Les liens étroits entre l’ONG et l’administration américaine remontent au moins à la première guerre du Golfe

Les exemples « d’accompagnement » de la politique étrangère américaine par Amnesty International ne manquent pas, le plus spectaculaire étant sans doute d’avoir encourager l’intervention de l’OTAN en Afghanistan avec une campagne d’affichage inédite pour une ONG en mai 2012 : « droits humains pour les femmes et les jeunes filles en Afghanistan : OTAN, continuez le progrès ! ». Cette propagande portée par Amnesty International a soulevé un tollé, au moment où des dizaines de milliers de manifestants s’apprêtaient à descendre dans la rue pour protester contre la présence de l’OTAN en Afghanistan justement.

Plus que d’appuyer l’intervention de l’OTAN, Amnesty International USA avait organisé un sommet parallèle aux réunions de l’OTAN pour porter exactement les mêmes messages à peine recyclés de l’administration américaine qui donnait une justification « féministe » à cette intervention, censée libérer les femmes afghanes du joug des talibans.

Nous relèverons au passage que la guerre en Afghanistan n’a pas suscité la même virulence de l’ONG contre l’intervention française au Mali alors que ces deux interventions ont en commun l’objectif déclaré de combattre le terrorisme et la mise en danger des populations par les obscurantistes.

Des choix qui ont conduit à la faillite morale

Au regard de ce qu’est devenue l’organisation, son fondateur Peter Benenson, décédé il y a 15 ans a dû depuis, se retourner plusieurs fois dans sa tombe.

Depuis sa création en 1961 et jusqu’en 1996, l’avocat britannique épris de justice a été l’inspirateur et la conscience de l’ONG avant de prendre du recul pour des raisons de santé mais aussi par amertume, devant ce que ses successeurs ont fait du projet qui était le sien, le dévoyant au point de tuer l’essence même qui avait prévalu à sa création.

Clairement, la légende qui faisait d’Amnesty International, une organisation respectable et crainte par les Etats pour la qualité de son travail et son indépendance, est morte en même temps que son fondateur.

Cette obstination qui était la sienne à faire triompher la vérité, reculer la peine de mort, la torture et les violences d’état a cédé la place à une entité hybride qui a muée et qui tente encore de se faire entendre dans une surenchère si suspecte aux yeux de ses milliers de petits donateurs, qu’ils font défection, chaque jour un peu plus nombreux.

Dans une enquête passionnante « Amnesty International-Enquête sur une ONG génétiquement modifiée » publiée aux éditions du Cygnes en 2011, Marc Girot raconte comment Amnesty International est tombée de son piédestal avec des choix stratégiques qui l’ont conduite à la faillite morale.

En 2021 l’organisation célébrera son 60éme anniversaire. Elle ne pourra pas échapper à un examen de conscience, continuer comme si de rien n’était. Aujourd’hui en perte de crédibilité et dépassée par les nouvelles formes de militantisme qui se sont développées, elle fait face à des foyers de dissidence interne puissants qu’elle ne peut plus ignorer.

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